Qui aura le courage ?
En août 2018, une
lycéenne suédoise de 15 ans, Greta Thunberg, s’installe devant le
Parlement suédois à Stockholm avec une grande pancarte où elle a
écrit : « Grève scolaire pour le climat ».
En s’exposant
ainsi, frêle adolescente anonyme, elle lance un mouvement de jeunes
qui aura un retentissement mondial. Ce qui lui a valu l’admiration
et l’adhésion, c’est bien le courage dont elle a fait preuve.
Le courage a
toujours été reconnu comme une qualité essentielle et admirable
dont est capable l’être humain. Il est en effet la capacité de se
mettre en risque pour faire valoir ce que l’on juge être bien.
Mais qui est
courageux ? Qui aura le courage quand il le faudra ? Cela semble
impossible à prédire. Contrairement à la lâcheté, son contraire,
qui paraît bien faire partie de la vie ordinaire, le courage ne se
manifeste qu’à l’occasion. Il est, en cela, assez insaisissable
!
Ne nous faut-il pas
essayer de saisir quand même quelques réquisits de l’apparition
du courage ? N’avons-nous pas, plus que jamais besoin de courage
par les temps qui courent ?
******************
Je propose que nous évoquions 4 situations
2
3
4
Sous quel mot commun peut-on réunir
ces 4 situations ?
2 remarques :
Le courage désigne d’abord une
expérience vécue. Et c’est toujours une expérience
particulièrement intense, laquelle valorise considérablement les
personnes qui en sont les acteurs à nos yeux. Et la reconnaissance
de cette valeur va de pair avec le savoir de leur vulnérabilité
par rapport au pouvoir qu’elles ont bravé. On est porté à se
soucier : que sont devenues ces personnes ?
Nous avons pu constater ce fait
très étrange, en reprenant des articles relatant ces cas
emblématiques de courage dans le journal Le Monde, que ce soit
celui sur « L'inconnu de Tiananmen » du
29/08/1997, sur Greta Thurnberg « En grève scolaire pour le
climat » du 13/12/2018, celui sur « Alexeï Navalny arrêté
dès son retour en Russie, cinq mois après son empoisonnement »
du 17/01/2021, et celui sur « Iran : une étudiante se
déshabille devant son université pour protester contre la police
des mœurs, avant d’être arrêtée » du 04/11/2024, jamais
n’apparaît le mot « courage » !
Tout se passe comme si le courage était
l’objet d’un désintérêt, peut-être même d’un discrédit,
dans le monde contemporain. Alors même que les séquences évoquées
ci-dessus nous interpellent et ont eu une diffusion mondiale
essentiellement pour le courage qu’elles manifestent !
Car, de toute
façon, le courage demeure une valeur importante pour chacun de nous,
voire décisive. L’humanité est aujourd’hui dans une impasse qui
bouche ses perspectives d’avenir. Elle sait ce qu’il faut faire
pour en sortir. Elle a les moyens de le faire – c’est beaucoup
plus aisé, et tellement moins triste, que d’entreprendre une
guerre ! Et elle ne le fait pas ! Ne serait-ce pas de
courage dont elle manque ?
Il y a donc un paradoxe contemporain de
la situation du courage, valeur à la fois largement escamotée dans
la communication publique, et pourtant à laquelle on est extrêmement
sensible et dont il semble qu’on ait le plus grand besoin !
Il faut savoir que Le Courage a été
une notion très importante dans l’histoire de la pensée Il a été
considéré, depuis l’Antiquité avec Platon, et pendant tous les
siècles de la Chrétienté en Occident, comme une des 4 vertus
cardinales, à côté de la Justice, de la Tempérance, et de la
Sagesse. Les vertus cardinales sont celles qui conditionnent toutes
les autres vertus, comme les 4 piliers sur lesquels se construit
l’excellence humaine.
Cette notion de vertu comme qualité
d’excellence de l’individu humain donne une première approche de
ce qu’est le courage. Un autre moyen est le recours à
l’étymologie. Le mot « courage », que l’on trouve employé dès
le Haut Moyen-Âge, est dérivé du mot « cœur » qui était déjà
utilisé, à l’époque, en son sens figuré, comme dans «
Rodrigue, as-tu du cœur ? » (Corneille), ou « Le cœur a ses
raisons que la raison ne connaît point » (Pascal).
En s’appuyant sur les éléments que
nous avons réunis auparavant : les cas évoqués, l’étymologie,
mais aussi sa propre expérience :
1ère question :
Qu’est-ce qui fait la spécificité de la vertu de courage ?
Notre expérience nous a appris que le
courage est une capacité d’action qu’on peut qualifier
littéralement d’extraordinaire (extra-ordinaire).
C’est le rattachement à cette idée
de « cœur » qui le fait considérer comme tel. Elle peut être
interprétée comme une adhésion sans restriction de tout l’être
du courageux au but de son action qui l’amène à accepter de se
mettre en risque pour l’atteindre.
Mais une telle valorisation d’un but
implique une prise de recul par rapport à ses intérêts égoïstes
et donc une réflexion personnelle sur les valeurs finales,
celles qui peuvent donner sens à sa vie au-delà de ses sensations
bonnes toujours éphémères.
C’est ainsi que l’on pourrait dire
que le courage est dans la capacité d’agir en prenant des risques
pour ce qu’on juge Bien (nous mettons une majuscule puisque la
valeur visée devient alors un absolu par rapport à sa propre
personne). Il y a à la fois du « cœur », de la raison, et de
l’action au sens le plus noble du terme, dans le courage. C’est
ce qui fait la singularité de cette vertu.
Mais, on peut alors s’interroger :
n’en est-il pas de même du fanatique ?
Pensons à celui qui a pénétré dans
une salle de spectacle, a massacré en arrosant la foule avec sa
Kalachnikov, jusqu’à se sacrifier.
Sauf que dans l’un et l’autre cas
la notion de « bien » change de sens.
- Le bien du fanatique passe par
l’exclusion d’un autre groupe social rejeté hors de la pleine
humanité. Il vise toujours aussi des bénéfices individuels – une
place au Paradis, une adulation par sa communauté comme martyr, etc.
- Le bien du courageux est l’amour de
l’humanité, son gain est l’estime de soi, qui n’a rien
à voir avec le bien-être, qui n’est pas un but égoïste, mais
qui est toujours donnée comme par surcroît : elle est le sentiment
altruiste de voir l’humanité grandie à travers son action.
Le « bien » que vise le
courageux est celui qui relève de la sagesse, laquelle est aussi
l’une des vertus cardinales. La sagesse est en ce sens la capacité
d’utiliser sa raison pour ce qui constitue la plus grande liberté
humaine : déterminer le bien vers lequel on va orienter sa vie
et les moyens de progresser vers lui – étant entendu que ce bien
ne sera raisonnable qu’autant qu’il contribuera à grandir
l’humanité, ce qui exclut qu’il implique de porter atteinte à
la dignité humaine.
Ainsi, le courageux est d’abord sage,
et il est courageux parce qu’il prend sa sagesse à « cœur »
dans un monde d’injustices et de violences.
C’est pourquoi on peut proposer de
conclure notre démarche pour mieux comprendre la notion de
« courage » par cette citation de Spinoza :
« Le courage c’est la
capacité d’agir dans le sens de notre sentiment qui naît de notre
compréhension d’une réalité ! » (Éthique,
III, 59, scolie – 1675)
« Comprendre », ce n’est
pas simplement connaître une réalité, c’est la « prendre
avec soi » (com-prendre), c’est-à-dire la placer dans
l’ordre du monde pour juger du sens qu’elle y prend pour le bien
qu’on veut contribuer à faire advenir. Il s’ensuit que la
compréhension n’est jamais neutre et que « notre sentiment
qui naît de notre compréhension » verse soit dans le positif,
soit dans le négatif, et nous induira à agir pour ou contre la
réalité que l’on comprend. Mais on voit aussi que notre action
rencontrera le plus souvent des oppositions, soit du fait des
réalités naturelles (sauver quelqu’un qui s’est jeté à
l’eau), soit du fait de la diversité de la conception de leur bien
par chacun. Le courage de l’action sera alors relatif à la
puissance de ces oppositions.
Le courage implique donc que, dans la
décision d’action, le « cœur » tienne contre la peur
que génèrent les menaces venant de l’opposition.
2ème question : Faut-il
se délivrer de ses peurs pour être courageux ?
On peut certes remiser hors de son
champ de conscience le Bien par lequel on voulait donner sens à sa
vie, et se contenter des comportements confortables, ceux qui ne font
pas peur. C’est le comportement du lâche, pour lequel la
peur est toujours là qui l’écarte des actions qui lui tiendraient
le plus à cœur. Le lâche entérine sa peur !
On pourrait penser que le courageux est
celui qui a été capable de se délivrer de sa peur pour s’investir
pleinement dans les actions qui lui tiennent le plus à cœur.
Mais est-ce bien cela l’expérience
commune : qu’on puisse éliminer sa peur par un acte de
volonté ?
Non !
Le courageux n’est pas un surhomme.
Il reste accompagné par sa peur mais il la surmonte. Pourquoi ? Pour
servir une valeur qu'il juge infiniment supérieure à ses sentiments
personnels. Il n’est pas contre sa peur, il est pour
ce bien qui la rend petitement circonstancielle, qui la relativise.
C’est pourquoi on a pu écrire « Pour
être courageux, il faut avoir peur ! » (V. Jankélévitch,
Le paradoxe de la morale, 1981)
Ci-après voici une forte illustration
du courage qui surmonte la peur :
C’est parce qu’il n'élimine pas sa
peur, que le courageux n'est pas le téméraire, l'intrépide, la
tête brûlée. Il n'a pas besoin de drogue (comme on en distribue
couramment aux soldats qui vont au front) pour faire le courageux.
On parle beaucoup du courage des
soldats : qu’en reste-t-il si l’on enlève les divers stimulants,
les aboiements et menaces des chefs, la peur de déchoir devant le
regard des autres, etc. ? Remarquons simplement que le milieu
militaire n’est pas forcément le milieu privilégié du courage !
De la peur ? Oui ! Il y a sans doute du courage, mais beaucoup plus
rarement qu’on le dit !
Dès lors :
3ème question : Y a-t-il
des natures courageuses et d’autres lâches ?
Le courage est la solution positive
d’un conflit de sentiment : le sentiment positif d’attachement au
bien, et le sentiment négatif de peur. Mais les sentiments tels
qu’ils se manifestent ne sont jamais prévisibles ; ils sont
le donné intérieur à partir duquel on fait ses choix. Et quand les
sentiments atteignent une puissance telle qu’elle porte à agir, ce
sont des émotions. Et les émotions, par nature, sont hors de notre
contrôle.
On ne peut donc jamais anticiper à
l'avance, dans une situation de danger inédite, ce que sera le poids
de sa peur, et si on pourra surmonter ce poids.
Si bien qu’on ne sait jamais jusqu’où
on sera capable de sacrifier pour le bien. Donc le courage n’est
jamais acquis, ni la lâcheté définitive.
Voici ce qu’écrivait le résistant
Daniel Meyer: «"Si tu avais été torturé, tu n'aurais pas
parlé", m'a dit un jour Eugène Thomas, député socialiste, du
Nord, lui-même longuement torturé avant d'être déporté. Je lui
ai répondu que cette affirmation m'emplissait de fierté quant à
son appréciation de certaines de mes actions et quant à son
jugement sur moi, mais qu'il ignorait en réalité, comme je
l'ignorais moi-même, ce qu’eût été mon comportement dans cette
hypothèse : je me souviens de notre satisfaction - faite
essentiellement de sérénité recouvrée - lorsque ma femme a pu se
procurer des pastilles de cyanure, garantie de notre silence. »
La politique du vrai, in Le courage, éditions
Autrement, 1992
Il faut à chaque nouvelle situation de
choix (re)devenir courageux !
Mais la lâcheté
qui est au fond une passivité – ne pas agir quand cela réclame du
courage – peut être bien plus durable, plus installée, que ne le
sera jamais le courage. Mais on ne parlera pas d’une nature de
lâche, car qui était habituellement lâche pourra se révéler en
une occasion courageux.
Mais comme l’advenue de l’acte de
courage est circonstancielle, il faut se poser la question de
l’influence du collectif sur le courage de l’individu.
4ème question : Le
courage peut-il être collectif ?
On le voit, le courage apparaît
essentiellement comme une affaire individuelle. Il s’agit pour
chacun de résoudre l’opposition entre peur et idéal.
Mais être courageux ne dépend pas que
de nous, mais aussi des circonstances. On peut ne pas se sentir le
courage pour agir à la hauteur d’une situation particulière. Mais
on ne sera pas lâche pour autant dans la mesure où le courage garde
sa raison d’être. En effet le premier pas du courage d’un individu n’est-il pas de
reconnaître, d’accepter ses limites ? Et le plus courageux
n’est-il pas celui qui sait être courageux à partir de la
connaissance de ses limites ? En tenant compte de cette
connaissance ? Le timide qui doit prendre pour la première fois
la parole en public pour une cause qu’il juge bien, la servira
beaucoup moins bien en faisant comme s’il était à l’aise qu’en
assumant sa timidité !
Or, la première limite qu’il faut
avoir le courage d’accepter, celle qui devrait s’imposer à tous,
c’est d’abord l’acceptation de vivre dans un monde commun, et
donc être toujours dans le risque de voir ses désirs buter contre
les nécessités imposées par ce monde. Or, ce courage-là, c’est
le courage de la vérité. On peut considérer qu’il est le premier
courage, le courage basique, celui qu’on peut considérer comme la
matrice de tout courage : c’est le courage de la vérité.
C’est sans doute la seule forme de
courage vraiment collectif. La vérité est une, et il faut le
concours du courage de chacun pour qu’elle soit. Car tout le monde
se doit, à partir de son expérience propre, à travers son usage
des mots de la langue, de dire la vérité !
Voilà comment Jean Jaurès s’exprimait
à ce sujet : « Le courage c'est de ne pas subir la loi du mensonge
triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de
notre bouche et de nos mains, aux applaudissements imbéciles et aux
huées fanatiques. » (lors de la distribution des prix, en 1903, au
lycée d'Albi).
C’est pourquoi les pires lâches sont
ces leaders politiques, si nombreux aujourd’hui, qui affirment leur
« vérité » qui les arrange, en dépit de l’expérience partagée
qui permet de dire la vérité sur le monde.
Mais aussi font partie des lâches, les
propagandistes de tous bords, tous ceux qui investissent les médias,
les espaces publics, pour tordre la vérité dans le sens de leurs
intérêts particuliers, tous ceux qui distillent le doute sur la
vérité de l’état du monde – de la biosphère et de la
situation présente de l’humanité – tel que l’établissent les
scientifiques, afin que puissent continuer à prospérer leurs
petites affaires.
D’autre part, l’acte de courage a
toujours une dimension sociale en ce qu’il est exemplaire. Car par
son exemplarité il ouvre le champ des possibles pour la société
qui le reconnaît – le lanceur d’alerte est d’abord seul et
réprimé, et bientôt il voit se lever d’autres lanceurs d’alerte
comme s’il avait semé des graines qui avaient germé.
Si nous nous découvrons autant
attachés aux images des événements de courage, telles celles qu’on
a sollicitées au début de cette réflexion, malgré le dédain
voire le black-out des pouvoirs en place, c’est parce qu’elles
sont autant d’ouvertures d’espoir pour l’avenir de l’humanité.
Kant écrivait : « La
paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand
nombre d'hommes, après que la nature les a affranchis depuis
longtemps d'une direction étrangère, restent cependant volontiers,
leur vie durant, mineurs, et qu'il soit si facile à d'autres de se
poser en tuteurs des premiers. » Réponse à la question :
«Qu'est-ce que les lumières ?» - 1784
Aujourd’hui encore, l’avertissement
de Kant reste valable. Seulement ce qui nous infantilise, ce ne sont
plus les superstitions religieuses. Nous sommes aujourd’hui
infantilisés par l’emprise sur nos consciences de l’idéologie
dominante qui nous enjoint à rechercher notre bien dans le bonheur
par la consommation de biens marchands.
Mais notre humanité ne saurait se
satisfaire d’un bien fait d’une accumulation de « bonbons »
(pour parler de ces biens marchands qu’on fait sans cesse
scintiller sous nos yeux). C’est pour cela que, comme pour nos
aïeux de 1789, de 1830, de 1848, de 1871, etc., la valeur de courage
peut prendre, aujourd’hui aussi, clairement une dimension
collective !
Mais en de telle circonstances,
qu’est-ce qui fait que le courage devient la force irrésistible
d’un mouvement populaire ? La confiance de chacun dans le
courage des autres.
Il apparaît que ce petit mot de
« confiance » est décisif pour la portée de la valeur
de courage dans une société.
Nous pouvons avancer l’hypothèse que
si l’on est si timoré en notre société pour nommer le courage –
comme nous l’avons relevé plus haut – c’est parce que nous
vivons dans une société qui est une société de défiance. De
cela, la multiplication des relations sociales dématérialisées via
les réseaux électroniques, a une grande responsabilité. Dès lors
avoir du courage dans une société de défiance devient très risqué
et peut même devenir comme un suicide social.
Notre courage à venir – et on en a
besoin ! – viendra de la confiance qu’on aura tissée dans
notre vie sociale.
La première chose à faire est de
cultiver la confiance ! Pour cela il faut prendre le temps de se
rencontrer de manière vivante, de mettre en commun ses problèmes,
de s’écouter, de débattre – ce que nous avons fait de manière
très riche ce soir.
À la question posée – « Qui a
le courage ? » – il convient de répondre en prenant en
compte cette dimension collective car nous avons aujourd’hui
besoin, nous aurons de toute façon besoin, de courages convergents.
Cela présuppose – rester fidèle à la vérité –
partager la raison – être dans une démarche de
compréhension des réalités qui nous interpellent –
écouter cette interpellation – restaurer socialement une
atmosphère de confiance.
Alors la terre
sociale redeviendra fertile pour des décisions d’action propres à
nous redonner un avenir.
Pierre-Jean Dessertine,
septembre 2025
Blog
de l'anti-somnambulique