Le débat démocratique est-il possible ?
Nous sommes réunis ce soir parce que nous sommes d’accord sur deux points :
- Le débat politique – c’est-à-dire portant sur l’organisation de notre vie sociale – est nécessaire puisque nous tenons à ce que notre société soit démocratique.
- Notre expérience nous montre que ce débat est difficile, souvent décevant, au point que certains en viennent à le considérer comme vain, et peuvent évoquer les avantages du recours à "l’homme fort".
Ainsi s’impose la question : le débat démocratique est-il possible ?
Comme chacun de nous est venu ici pour participer à un débat, cela manifeste que nous nous accordons pour donner un certain crédit à la notion de débat. C'est pourquoi, malgré nos déceptions quant à la réalité de ce qu’on présente comme tel dans la sphère publique, notre abord de la question posée sera positif : nous partirons de l’hypothèse que le débat démocratique est possible.
La question devient alors :
À quelles conditions le débat démocratique est-il possible ?
1. Ce que signifie débattre politiquement
La première chose à faire est de vérifier que nous soyons accordés sur la notion de débat.
Étymologie : [dé] vient du latin qui veut dire « séparer « ; [battre] est tiré du gaulois et signifie « taper », soit : engendrer à dessein un choc avec son corps.
Ainsi débattre, c’est d’abord, essentiellement, renoncer à l’action violente ; c’est choisir d’agir en prenant la parole.
Or le débat doit être qualifié de politique dès lors qu’il porte sur la manière dont on doit vivre ensemble. Il présuppose donc le désir de faire société.
Voici ce qu’écrivait à ce propos le philosophe (et homme d’État) romain, contemporain de Jésus, Sénèque : « Notre sûreté (…) a t elle d'autre base qu'un échange mutuel de services ? Notre unique ressource en cette vie, notre seul rempart contre les attaques imprévues, repose sur ce commerce de bienfaits. Suppose l'homme isolé : qu'est il ? La proie des bêtes sauvages, la victime la plus désarmée, le sang le plus facile à verser. Les autres animaux sont assez forts pour se protéger eux mêmes : chez eux les races vagabondes, et qui doivent vivre solitaires, naissent toutes armées. L'homme n'est environné que de faiblesse : il n'a ni la puissance des ongles ni celle des dents pour se faire redouter; nu, sans défense, l'association est son bouclier. Dieu lui a donné deux choses qui d'un être précaire l'ont rendu le plus fort de tous : la raison et la sociabilité. » (Des Bienfaits, livre IV, chapitre 18)
Faire société, c’est accepter de vivre ensemble, pas seulement en dépit, mais aussi et surtout grâce à la diversité individus qui composent le groupe social. Car c’est cette diversité – qui se manifeste dans les compétences, les fonctions, les idées – qui rend fort le groupe social humain comparativement à la vulnérabilité originelle de l’individu.
C’est pourquoi les prises de position sur la manière de vivre ensemble sont, elles aussi, diverses, car relatives à la spécificité de chacun ainsi qu’à sa situation dans la vie sociale. Il s’ensuit nécessairement, dans toute société, une pluralité de discours, différents, quelquefois incompatibles, sur la manière de vivre ensemble, autrement dit sur la politique.
Pour souligner ce caractère propre à la société, il est éloquent de la distinguer de la communauté. Une communauté est un groupement humain précisément fondé sur un accord préalable sur la manière dont on veut vivre. Il n’y a donc pas débat dans une communauté, et en son sein la notion de démocratie n’a pas de sens. Ce qu’on constate, toujours, c’est une structuration hiérarchique qui élève au-dessus des autres celui – le guide ou un groupe-élite (un « clergé ») – à qui est attribué la « bonne parole » qui fait autorité sur la manière de vivre dans la communauté.
Débattre, c’est donc renoncer à la violence, lorsqu’on n’est pas d’accord sur la manière de vivre ensemble, en misant sur la capacité de se mettre d’accord par la parole.
Il faut remarquer qu’il existe un usage élargi du mot « débat », lequel peut être utilisé pour toutes sortes de problèmes qui suscitent la controverse. Or, il y a deux sortes de problèmes qui doivent être clairement distingués.
La question : « Y a-t-il un réchauffement climatique planétaire dû à l’activité humaine ? » a occasionné un débat. Mais c’est un débat qui, rétrospectivement, paraît bien vain, puisque la science, depuis longtemps donne une réponse argumentée, définitive, à cette question. C’est oui !
Par contre, concernant la question : « Faut-il remettre en cause notre modèle social pour répondre au réchauffement climatique ? » , le débat reste ouvert depuis longtemps et ne se refermera pas, car la réponse implique des prises de position sur le bien commun, lesquelles ne sauraient avoir le caractère définitif des vérités scientifiques.
On peut appeler problèmes techniques, les problèmes qui ne font débat qu’autant qu’il y a méconnaissance. Ils sont clos dès lors que la lumière est faite, de manière probante (scientifiquement ou par expérience partagée) sur les phénomènes en cause.
le second type de problèmes, ceux qui restent indéfiniment ouverts, peuvent-être qualifiés de philosophiques, car la réponse qu’on peut leur donner implique toujours un choix de valeurs – pour le problème ci-dessus évoqué de la réponse à la crise climatique, on peut voir qu’il y a une alternative entre les valeurs de compétition, ou de coopération, pour penser le bien-commun. Et concernant une telle alternative, on pourra argumenter en faveur de chacune des options, mais jamais on ne pourra éliminer définitivement l’autre. Il y aura toujours matière à débat.
En conclusion, la notion de débat prend pleinement son sens pour les problèmes philosophiques ; les problèmes politiques, parce qu’ils amènent toujours à se prononcer sur un choix de valeurs sur la manière dont on veut vivre ensemble, font partie des problèmes philosophiques.
Le débat démocratique part donc de la réalité sociale qui implique qu’il y a une pluralité de discours sur les problèmes posés le vivre-ensemble, lequel n’a de sens que parce qu’il vise un bien commun. C’est pourquoi il consiste toujours à confronter les discours pour dépasser cette pluralité afin de parvenir à un seul discours qui permette un choix d’action consensuel. Ce dépassement est nécessaire, on peut même dire impératif, pour que la société maîtrise son avenir.
2. Actualité du débat pseudo-démocratique
Mais comment procéder ? Comment finalement se mettre d’accord ?
Comment se met-on d’accord dans nos sociétés qui se revendiquent « démocratiques » actuellement ? On fait du débat une compétition de discours en concurrence. Par exemple est très significative la mise en scène, très commune dans ces États, où sont placés côte-à-côte les candidats, dans une image d’égalité, pour que chacun délivre son discours, le juge final étant le vote des électeurs.
– Première critique : Cette compétition des discours, par souci d’efficacité, amène à faire prévaloir les méthodes de persuasion, c’est-à-dire qui s’adressent essentiellement à l’affectivité de l’auditoire. Il faut savoir que l’art de la persuasion ne date pas de nos « communicants » contemporains, qu’il existait déjà dans la démocratie de l’Athènes antique sous le nom de « rhétorique », et qu’il avait été quasiment disqualifié par Socrate au Ve siècle av. J-C, comme on peut le lire dans les Dialogues de Platon. Dans le passage suivant du dialogue Gorgias (456, b-c), le sophiste[1] Gorgias vante, face à Socrate, la puissance de la rhétorique :
« J'ai souvent accompagné mon frère et d'autres médecins chez quelqu'un de leurs malades qui refusait de boire une potion ou de se laisser amputer ou cautériser par le médecin. Or tandis que celui-ci n'arrivait pas à les persuader, je l'ai fait, moi, sans autre art que la rhétorique. Qu'un orateur et un médecin se rendent dans la ville que tu voudras, s'il faut discuter dans l'assemblée du peuple ou dans quelque autre réunion pour décider lequel des deux doit être élu comme médecin, j'affirme que le médecin ne comptera pour rien et que l'orateur sera préféré, s'il le veut. Et quel que soit l'artisan avec lequel il sera en concurrence, l'orateur se fera choisir préférablement à tout autre ; car il n'est pas de sujet sur lequel l'homme habile à parler ne parle devant la foule d'une manière plus persuasive que n'importe quel artisan. Telle est la puissance et la nature de la rhétorique. »
Il faut saisir l’ampleur de la portée sociale que peut avoir une telle parole publique.
D’abord, elle déconsidère la vérité ; or, la vérité est la valeur du discours telle qu’il puisse mettre tout le monde d’accord !
Ensuite, chez l’auditeur, elle tend à court-circuiter la raison, puisque l’adhésion à ce qui est dit est liée à l’émotion provoquée. Elle fait réagir au lieu de faire réfléchir. Cf. la fable Le Corbeau et le Renard : « Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. » … et le renard s’en va avec le fromage !
– Seconde critique : Lorsque le débat a eu lieu et que l’élection est actée, il y a forcément des gagnants et des perdants. Et ces perdants se sentent lésés justement à cause de la prévalence des procédés de persuasion, car l’affectif, contrairement au rationnel, ne saurait valoir durablement. Ils ne sont alors plus en situation mentale de s’investir positivement dans la vie sociale.
La sanction de ces insuffisances est une faillite généralisée de ces sociétés contemporaines, qui s’affichent pourtant démocratiques, pour avancer vers un quelconque bien commun.
3. Le débat comme vocation de la parole humaine
Le débat démocratique n’est donc possible que s’il y a une alternative crédible à la compétition des discours. On peut la trouver en écoutant un grec ancien, Aristote (– IVe siècle), qui affirme dans sa Politique (I, 1) :
« La nature, comme nous disons, ne fait rien en vain. Seul, entre les animaux, l'homme a l'usage de la parole (logos) ; la voix (phonè) est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a été donnée aussi aux autres animaux. Leur organisation va jusqu'à éprouver des sensations de douleur et de plaisir et à se le faire comprendre les uns aux autres; mais la parole a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. »
Il y a dans ce texte deux idées essentielles pour nous aider à comprendre la possibilité du débat démocratique :
– D’abord la distinction entre la parole et la voix. Ici, la parole (logos) est la communication qui s’adresse à la raison, et qui par là permet d’être comprise de la même manière par tous, et d’être ainsi critiquable soit pour ses incohérences, soit pour ses infidélités à l’expérience partagée – Simone Weil : « Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes; ils ne deviennent étrangers et impénétrables les uns aux autres que lorsqu'ils s'en écartent. » (Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, 1934). Par contre la voix (phonè), est le signal sonore émis qui touche l’affectivité, et par là provoque un comportement de réaction.
– Ensuite l’idée que la parole est proprement humaine parce qu’elle a vocation à permettre aux humains de décider « ce qui est utile ou nuisible et (…) ce qui est juste ou injuste », autrement dit ce que va être le bien commun que la société doit viser. Or cela met en évidence la dimension proprement humaine de la liberté : grâce à la parole les humains peuvent choisir le sens qu’ils veulent donner à leur vie, et donc en quoi va consister le Bien sur lequel, finalement, ils assoiront leurs choix. Les autres animaux n’ont pas cette liberté, puisque c’est l’instinct qui leur dicte où est leur bien.
Ainsi la parole, utilisée pour sa capacité d’argumentation rationnelle, et donc de manière non rhétorique, permet de comprendre et de se faire comprendre. Dès lors les discours particuliers sur le bien commun peuvent s’ouvrir les uns aux autres et s’enrichir mutuellement.
Cela ouvre un chemin vers l’accord de tous sur le bien commun. « Comprendre », parce que nous participons de la même raison, permet d’élargir le point de vue initial qui motivait notre discours sur le bien commun. Autrement dit l’argumentation rationnelle permet aux discours incompatibles, non pas de se limiter pour faire des compromis, mais de s’élargir en profitant d’autres expériences, d’autres points de vue sur le monde, et ainsi de se transformer pour finalement s’accorder.
Il y a des illustrations très proches de cette capacité à s’accorder à partir d’un débat fondé sur une parole mettant en jeu la raison et l’expérience partagée.
La loi sur la fin de vie, très récemment adoptée en France est le fruit d’une telle démarche. Certes le débat pour la fin de vie dans la dignité s’est déroulé au niveau de la représentation parlementaire, mais il a énormément profité des points de vue des personnes engagées dans les soins des patients en fin de vie, et les parlementaires initialement porteurs d’un discours idéologique sur le bien commun émanant de leur parti politique ont su le dépasser en s’appuyant sur cet apport pour converger vers un texte de loi consensuel.
On peut aussi se référer aux travaux de la Convention citoyenne sur le climat, en France en 2019, qui a réuni 150 volontaires représentatifs de la diversité de la population. Après plusieurs mois de travaux consistant à la fois en une prise d’informations sur les dimensions scientifiques et techniques du problème du réchauffement climatique, et en débats sur les mesures à prendre, ils sont parvenu à un accord sur 149 propositions qu’ils ont présentées au chef de l’État, et qui conduisaient à une prise en main conséquente du problème. Très peu de ces mesures ont été finalement adoptées, et pas les plus décisives. C’est parce que ces mesures refusées étaient véritablement de bien commun, que nous subissons aujourd’hui un surcroît de malheurs provoqués par des phénomènes catastrophiques d’origine climatique !
On peut élargir la distinction par Aristote entre parole et voix, pour mieux éclairer notre situation contemporaine. On dira alors que l’on vit dans une société qui donne énormément de la voix – ce qui inclut, outre une grande part de la communication politique, toute la communication de propagande pour des intérêts particuliers qui envahit l’espace public, mais aussi de plus en plus l’espace privé. Alors que c’est une société, et c’est là son drame, qui est très chiche en véritables paroles, et qui, pour cela, a perdu la maîtrise de son bien commun.
4. Quatre principes pour bien débattre
On comprend que pour retrouver la maîtrise de notre bien commun, nous devons renouer avec le véritable débat, celui qui conduit à dépasser les discours particuliers pour aller vers un discours qui bénéficie de l’accord de tous. Et nous savons, les exemples récents évoqués ci-dessus l’attestent, que c’est possible !
Pour cela nous proposons, en nous appuyant sue les considérations qui précèdent, quatre principes qui doivent guider le débat démocratique :
1. ÉGALITÉ – Que tous les citoyens aient un égal statut à se prononcer sur les options politiques, et donc, finalement, sur le bien commun.
Ne doit donc intervenir aucune parole d’autorité, aucune hiérarchie dans les prises de parole. Cela signifie aussi respecter l’autre qui n’a pas le même point de vue que soi : s’en prendre aux arguments, jamais à la personne.
2 . RAISON – Que soit toujours utilisé le logos, c’est-à-dire l’argumentation rationnelle, pour promouvoir ses idées.
C’est en effet la seule manière que sa prise de parole soit également transparente pour tous. Cela implique aussi d’être simple : argumenter clairement un point, ne pas faire de détours non indispensables à l’argumentation, et donc de ne pas monopoliser du temps de parole.
3 – CRITIQUE - Que chacun ait le courage de mettre à l’épreuve de la critique d’autrui ses idées, et d’accepter de les remettre en cause face à des arguments convaincants.
Cela signifie que la confrontation des idées ne doit pas être abordée de manière défensive. Il doit y avoir une curiosité de savoir comment sont argumentées des idées qui ne sont pas les nôtres.
4 – INTÉRÊT GÉNÉRAL - Que chaque citoyen s’oblige à mettre de côté ses intérêts particuliers pour toujours argumenter du point de vue du bien commun.
C’est-à-dire que dans la formulation de son argumentation, le citoyen doit se mettre à la place de tout autre.
* * *
Ne pouvons-nous pas conclure qu’au fond, le véritable débat démocratique n’est pas si difficile que ça ? Ne pouvons-nous pas nous accorder avec Aristote que la parole humaine est faite pour le débat démocratique ?
Car si nous sommes aujourd'hui dans une société qui exacerbe les oppositions, ne tend-elle pas symétriquement à masquer ce qui nous rassemble ?
Aurait-on oublié que, si on entame un débat, c’est qu’on est déjà d’accord sur l’essentiel ?
– on est déjà d’accord sur notre désaccord, et sur le renoncement à la violence pour le résoudre ;
– on est déjà d’accord sur la signification des mots de la langue, et sur le monde commun qu’ils nous désignent et sur lequel il s’agit de dire la vérité pour être capable de l’habiter collectivement au mieux ;
– on est déjà d’accord sur la valeur de la raison qui est toujours la sûre manière d’être compris par tous ;
– on est déjà d’accord sur la possibilité de se mettre d’accord, et que cet accord pourrait être un gain pour notre vision du monde et pour notre vie sociale.
Au fond, débattre, ce n’est rien de plus que tirer les conséquences de ces accords essentiels : « Ils sont en désaccord sur la façon de vivre, parce qu'ils sont en accord sur la nécessité d'une façon : il ne s'agit que de compléter et de préciser. Ils acceptent le dialogue, parce qu'ils ont déjà exclu la violence » Éric Weil, Logique de la philosophie (p. 24, éd. Vrin, 1967).
Pierre-Jean Dessertine, septembre 2026
Blog de l'anti-somnambulique
[1] Les Sophistes étaient de jeunes hommes bien nés dans la société athénienne du Ve siècle (av. J-C) qui revendiquaient la rhétorique pour accéder à des positions de pouvoir politique en pensant d’abord à leur bien propre. Ils ont réussi à faire condamner à mort Socrate qui dénonçait leurs pratiques manipulatrices. Oui, vous avez peut-être fait le lien : il y a aussi beaucoup de « sophistes » dans notre société contemporaine !



