L’animal
est-il l’égal de l’humain ?
Introduction par Ludovic Deblois
I. Ce que nous dit la science…
Remontons le fil du
vivant. Bien avant l’apparition du cerveau, la méduse possédait
déjà un réseau nerveux diffus capable de coordonner ses
mouvements. C’est sur ce socle primitif que les systèmes nerveux
vont progressivement se complexifier jusqu’à faire émerger le
cerveau, puis des formes toujours plus élaborées de perception, de
mémoire et de décision.
C’est Darwin qui donne
une portée scientifique majeure à cette continuité du vivant. Dans
La Descendance de l'homme, publiée en 1871, il explique que
la curiosité, l’imitation, l’attention, la mémoire et
l’imagination apparaissent aussi chez l’animal et qu’il refuse
de les réserver à l’humain.
Pendant longtemps
pourtant, la science a minimisé ce qu’elle observait. Les
comportements animaux étaient interprétés comme de purs
mécanismes, des instincts, des réflexes, rien de plus. L’animal
souffre ? C’est une réaction automatique. Il s’attache ? C’est
du conditionnement.
Puis les outils et les
méthodes scientifiques ont évolué, et avec eux les certitudes.
Dans les années 1960,
les travaux de Konrad Lorenz, fondateur de l’éthologie moderne,
ont montré que les échanges vocaux des oies cendrées ne relevaient
pas du simple réflexe, mais d’interactions sociales complexes,
modulées selon les situations. En 1966, les époux Beatrice et Allen
Gardner commencent à travailler avec une chimpanzé nommée Washoe à
l’Université du Nevada. Leurs résultats, publiés à partir de
1969, montrent que Washoe apprend non seulement la langue des signes
américaine, mais combine aussi les signes de manière créative pour
désigner des objets nouveaux.
Du côté des dauphins,
chaque individu possède ce que les chercheurs appellent un «
sifflement signature », une sorte de nom sonore, que les autres
membres du groupe utilisent pour l’appeler. Nous ne parlons plus
ici d’une simple réaction instinctive, mais d’une forme
d’adressage individuel.
Irene Pepperberg,
psychologue et éthologue américaine, professeure à Harvard et
Brandeis, a poussé cette démonstration encore plus loin. À partir
de 1977, elle travaille pendant trente ans avec Alex, un perroquet
gris du Gabon capable de nommer des objets, d’identifier des
couleurs et des formes, et d’utiliser le langage de manière
contextuelle.
Dans les années 1970,
Gordon Gallup développe le test du miroir afin d’étudier
l’existence d’une forme de conscience de soi chez l’animal. Les
grands singes, les dauphins, les éléphants et même les pies
réussissent ce test.
En 2012, un groupe de
neuroscientifiques réunis à Cambridge publie une déclaration
commune affirmant que les animaux possèdent des substrats
neurologiques analogues à ceux identifiés chez l’humain,
susceptibles de produire des états de conscience.
Des études ont également
été menées sur les émotions. Joseph LeDoux, neuroscientifique
américain, a cartographié dans les années 1980 et 1990 le rôle de
l’amygdale dans le traitement de la peur chez le rat, démontrant
que la structure cérébrale impliquée est homologue à celle de
l’humain. Frans de Waal, primatologue néerlandais, a documenté
pendant plusieurs décennies des comportements d’empathie chez les
primates : des individus réconfortant des congénères en détresse,
modifiant leur comportement en fonction de l’état émotionnel des
autres.
Chez les éléphants,
Joyce Poole et Cynthia Moss ont observé au Kenya que certains
groupes revenaient sur les lieux où un membre était mort, touchant
les ossements avec leur trompe, parfois des années après la mort.
Et puis nous commençons
seulement à comprendre que certaines aptitudes animales peuvent
aussi nous aider face au dérèglement climatique. Le castor, en
construisant ses barrages, crée des zones humides qui régulent
naturellement les crues et atténuent les sécheresses — un rôle
d’ingénieur écosystémique que les scientifiques étudient
aujourd’hui comme une réponse naturelle aux bouleversements
climatiques.
La grive fauve, elle, est
capable de détecter les infrasons produits par un ouragan plusieurs
jours avant qu’il ne soit perceptible. Une étude publiée dans
Scientific Reports l’a documenté avec précision.
La science ne dit donc
pas que l’animal est identique à l’humain, ni son égal. Elle
dit que la frontière que nous avions tracée durant des siècles est
beaucoup moins nette que nous le pensions — peut-être même
erronée.
Cependant, tout le monde
ne prend pas en compte ces avancées scientifiques, ce qui complique
les débats. Encore récemment, il est courant d’entendre dans les
médias que les animaux n’avaient qu’instincts et réflexes, et
surtout pas d’émotions.
Et cette question va nous
occuper toute la soirée, car elle n’est pas étrangère au thème
qui nous réunit aujourd’hui : « L’animal est-il l’égal de
l’humain ? »
Ce que nous disent les
philosophes…
La question de l’animal
traverse la philosophie depuis ses origines.
Pythagore, au VIe siècle
avant notre ère, a établi une continuité entre l’humain et
l’animal, notamment à travers l’idée de transmigration des
âmes. Dans cette perspective, tuer un animal pouvait revenir à
porter atteinte à une âme apparentée à la nôtre, ce qui explique
l’association fréquente du pythagorisme à des pratiques
végétariennes.
Aristote, au IVe siècle
avant notre ère, pose un cadre très différent. Observateur
attentif du vivant, il prend l’animal au sérieux, mais dans une
hiérarchie dont l’humain demeure le sommet. Pour appuyer son
raisonnement, il distingue plusieurs facultés de l’âme :
nutritive, sensitive, motrice et intellective. Les plantes possèdent
la première, les animaux les facultés sensitive et motrice, tandis
que l’humain serait le seul à posséder la faculté rationnelle.
L’animal a donc une
âme, il ressent, il désire, mais il ne raisonne pas selon Aristote.
Michel de Montaigne, au
XVIe siècle, observe lui aussi les animaux avec une curiosité
sincère et développe une approche radicalement différente. Il
écrit : « La manière de naître, d’engendrer, nourrir, agir,
mouvoir, vivre et mourir des bêtes, étant si voisine de la nôtre,
tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous
ajoutons à notre condition au-dessus de la leur, cela ne peut
aucunement partir du discours de notre raison. »
Montaigne remet ici en
cause l’idée selon laquelle notre supériorité sur l’animal
découlerait naturellement de la raison. Si nous refusons certaines
capacités aux animaux, écrit-il en substance, c’est peut-être
moins par démonstration rationnelle que par présupposé humain.
René Descartes tranche
dans l’autre sens. Dans le Discours de la méthode (1637),
il écrit : « On ne doit pas confondre les paroles avec les
mouvements naturels, qui (…) peuvent être imités par des machines
aussi bien que par les animaux (…) ce qu’ils font mieux que nous
ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit, car à ce compte ils en
auraient plus qu’aucun de nous et feraient mieux en toute autre
chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point, et que c’est la
nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi
qu’on voit qu’une horloge, qui n’est composée que de roues et
de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus
justement que nous avec toute notre prudence. »Selon Descartes,
l’animal réagit, mais ne pense pas. Il produit des sons, mais ne
parle pas. Sa souffrance apparente n’est qu’un mécanisme.
Cette position a
profondément influencé notre perception de l’animal jusqu’à
aujourd’hui.
À la fin du XVIIIe
siècle, Jeremy Bentham pose la question qui bouleverse le cadre du
débat. Face à ceux qui refusent toute valeur morale à l’animal
parce qu’il ne raisonne pas, il écrit :
« La question n’est
pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais :
peuvent-ils souffrir ? »
Il déplace le critère
moral de la raison vers la sensibilité, ouvrant une brèche que la
science contemporaine n’a cessé d’élargir.
Peter Singer, philosophe
australien, pousse cette logique plus loin dans La Libération
animale (1975). S’appuyant explicitement sur Bentham, il forge
le concept de spécisme : l’idée selon laquelle favoriser
systématiquement les intérêts de l’humain sur ceux de l’animal,
au seul motif de l’appartenance à l’espèce humaine, constitue
une forme de discrimination comparable au racisme ou au sexisme.
Il écrit : « Le raciste
viole le principe d’égalité en accordant plus de poids aux
intérêts des membres de sa propre race. De même, le spéciste
permet que les intérêts de sa propre espèce l’emportent sur les
intérêts supérieurs des membres d’autres espèces. »
Il ira jusqu’à écrire
"S’il faut choisir entre la vie d’un être humain et celle
d’un autre animal, nous devons sauver celle de l’humain ; mais il
peut y avoir des cas particuliers où l’inverse sera vrai, quand
l’être humain en question ne possède pas les capacités d’un
humain normal". Ces propositions lui vaudront le titre «
d’homme le plus dangereux au monde » dans The Guardian.
Le philosophe
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer écrit à son sujet : « Singer est un
utilitariste qui distribue la considération morale en fonction du
critère de la souffrance : il suffit de souffrir pour être patient
moral. Singer n'a pas d'objection de principe d'élever un animal
pour le tuer, tant que son bien-être est maximisé, c'est-à-dire
s'il est élevé de manière humaine et tué sans douleur - mais il
doute que ce soit réalisable et économiquement viable dans nos
sociétés. C'est donc par pragmatisme et non par principe qu'il
défend le végétarisme. »
Cette position influence
encore fortement les clivages contemporains.
Ce que nous disent les
juristes…
Penchons-nous à présent
sur le droit.
Au Moyen Âge, des
animaux étaient convoqués devant des tribunaux, jugés et
condamnés. Des cochons ont été pendus pour avoir tué des enfants.
Des rats ont été cités à comparaître pour avoir détruit des
récoltes.
Ces procès nous
paraissent absurdes aujourd’hui. Pourtant, ils révèlent une chose
essentielle : l’animal était alors considéré comme un acteur
moral, capable de bien et de mal.
Ensuite, le droit
occidental a traité l’animal comme une chose : un bien meuble, un
objet de propriété sans statut propre.
Ce n’est que
progressivement que cette position a commencé à évoluer.
En 2008, l’Équateur
inscrit dans sa Constitution les droits de la Nature — la Pachamama
— devenant ainsi le premier pays au monde à reconnaître des
droits à un écosystème.
En 2013, l’Inde
interdit les dauphins en captivité et les reconnaît officiellement
comme des « personnes non humaines », dotées de droits propres.
En France, la loi de 2015
reconnaît l’animal comme un « être vivant doué de sensibilité
» dans le Code civil, tout en le maintenant sous le régime de la
propriété. Il peut encore être vendu, saisi ou hérité.
Plusieurs mouvements
poussent aujourd’hui pour que l’on reconnaisse une personnalité
juridique aux animaux, à l’image de ce qui existe déjà pour les
personnes morales.
Ces évolutions ont leurs
opposants, et leurs arguments méritent d’être entendus.
Luc Ferry, dans Le
Nouvel Ordre écologique (1992), met en garde contre. Pour lui,
les droits sont une notion intrinsèquement humaine : ils supposent
la liberté, la responsabilité et la capacité de répondre de ses
actes.
Étendre les droits à
l’animal reviendrait donc, selon lui, à vider cette notion de son
sens.
Il écrit que l’écologie
profonde et le droit animalier risquent de conduire à : « une
remise en cause des valeurs humanistes au profit d’une vision du
monde qui sacrifie l’homme à la nature. »
Sur le plan juridique, la
question de la représentation demeure centrale : qui parle au nom de
l’animal ? Un tuteur humain désigné par l’État ? Cela
reviendrait encore à demander à l’humain de décider à la place
de l’animal.
Par ailleurs, de nombreux
juristes soulignent que la personnalité juridique implique non
seulement des droits, mais aussi des devoirs. Or un animal ne peut
être tenu juridiquement responsable de ses actes.
Enfin, les implications
pratiques seraient considérables : si l’animal devenait pleinement
sujet de droit, alors l’élevage, la recherche médicale, mais
aussi la possession d’animaux de compagnie deviendraient
juridiquement problématiques.
Débat avec les participants
Approfondissements philosophiques par
Pierre-Jean Dessertine
Qu’entendre
par « égalité »
entre l’animal et l’humain ?
Ce ne saurait être
une égalité de condition naturelle. Chaque espèce à ses
conditions propres de vie, et certaines de ces conditions impliquent
clairement une hiérarchie entre espèces. Par exemple il y a des
espèces qui ne vivent qu’en se nourrissant d’autres. L’humain,
omnivore, pourra manger de l’éléphant ; la réciproque est
impossible, l’éléphant étant herbivore (végétarien).
Est-ce une égalité
de droit ? Le droit est toujours une expression humaine
textuelle sous forme de lois. On ne peut pas envisager une telle
égalité devant la loi. Par exemple une interdiction de tuer
valable pour toutes les espèces n’aurait aucun sens car
incompatible avec les lois de la nature. Pourtant, venant de milieux
écologistes, on promeut aujourd’hui un droit d’entités
naturelles – animaux, végétaux, mais aussi fleuves, forêts,
sites remarquables, etc. – dont il faut essayer de comprendre la
pertinence.
L’animal peut-il
avoir une « personnalité juridique » ? Cette dernière
notion est la forme sous laquelle on place les droits de la nature.
C’est une
fiction. Il ne s’agit en aucun cas d’une extension des « Droits
de l’homme », puisque l’animal ne peut ni connaître ses
droits, ni « ester en justice » et plaider sa cause car
il ne possède pas le langage symbolique proprement humain ;
cette fiction peut
être utile pour une défense locale contre des projets
écocidaires, quoiqu’elle ait la faiblesse du droit qu’on
constate actuellement par rapports aux puissants intérêts
économiques particuliers ;
pratiquement, elle
n’est qu’une extension du droit humain. Les plaidants ne
peuvent être que des humains avocats, souvent mandatés par des
associations sans but lucratif.
Finalement cette
fiction juridique ne sert-elle pas à préserver des intérêts
collectifs humains à long terme par opposition au courtermisme
aveuglément destructeur de la croissance du marché économique ?
Pourtant,
considérer que les animaux cohabitants de notre planète aient a
priori des « droits » nous dit autre chose. C’est
reconnaître, qu’en dépit des comportements prédateurs entre
espèces animales, pas seulement l’individu humain, mais tout
animal a une valeur en soi. N’est-ce pas reconnaître une égalité
de dignité de tous les animaux, dont l’animal humain ?
De
la dignité de l’animal
Sur quoi fonder cette
dignité ?
On peut faire l’hypothèse
qu’elle est une réaction au traitement commun de l’animalité en
société mercatocratique – c’est-à-dire organisée pour
l’expansion du marché. Ce traitement est terrible : il en
arrive à traiter l’animal comme une simple matière première de
l’industrie. Pour qui a des relations de compagnonnage avec les
animaux c’est intolérablement choquant !
Nous
sommes choqués parce que nous avons une sympathie spontanée avec
les animaaux : nous les comprenons comme êtres sensibles parce
que nous sommes aussi des êtres sensibles. Cette sympathie entre
êtres sensibles semble bien valoir comme capacité de communication
entre tous les individus du règne animal – excepté peut-être les
animaux microscopiques dans la mesure où leur monde sensible ne
recoupe pas celui de l’univers macroscopique. Mais même un insecte
qui, par exemple, se fige à notre approche, est compris de nous :
nous savons que dans son vouloir-vivre il mobilise son seul moyen de
défense possible – ne pas se mouvoir pour ne pas se faire
remarquer.
Le France a adopté le 28
janvier 2015 une modification du Code Civil, en lequel l’animal est
reconnu comme « être vivant doué de sensibilité ».
Jusqu’alors il avait le statut de « bien meuble » –
le droit ne différenciait pas les animaux des objets du quotidien
qu’on jette quand ils ne nous intéressent plus. Mais ici on voit
l’impuissance du droit, puisqu’on continue à construire des
énormes « usines à viande » (porcs, volailles, etc.)
qui mettent les animaux dans des conditions de vie inacceptables.
Ne doit-on pas considérer
qu’il y aurait égalité entre l’animal et l’humain au sens où
ils partageraient également la dignité d’êtres vivants
sensibles ?
Pourtant l’idée de
cette dignité – le fait qu’il faille respecter comme valeur en
soi les êtres vivants doté de sensibilité telle que les humains
comprennent leur comportement (ce qui exclu a priori les végétaux
et les micro-organismes) – est discutable.
La valeur incomparable de l’humain
Kant écrivait en 1798 :
« Le fait que l'homme puisse avoir le Je dans sa représentation
l'élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivant sur
la terre. Par-là, il est une personne et, grâce à l'unité de la
conscience dans tous les changements qui peuvent lui arriver, il est
une seule et même personne, c'est-à-dire un être entièrement
différent, par le rang et la dignité, de choses telles que les
animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise. »
(Anthropologie du point de vue pragmatique).
L’humain peut traiter
les autres êtres sensibles comme des « choses » parce
qu’il a une tout autre valeur qu’eux en tant qu’être
raisonnable capable de dire « Je ». Les autres animaux
sont peut-être des « valeurs en soi » en tant que
sensibles, mais seulement pour eux-mêmes, alors que l’humanité
est la valeur même de la création, car la liberté d’un sujet
raisonnable lui donne vocation à faire de grandes choses dans le
monde – c’est le sens même de l’Histoire.
De ce point de vue, on ne
saurait parler d’égalité entre l’animal et l’humain, ils sont
incommensurables l’un à l’autre.
Cette séparation
radicale doit être rattachée au platonisme. Platon, en effet,
dévalorise la sensibilité qui attache l’individu à la matière
constamment changeante, pour valoriser la raison par laquelle
l’humain participe du monde des Idées éternelles.
Mais cette séparation
était déjà présente dans la culture sémitique, comme on peut le
lire dans la Bible : « Puis Dieu dit : Faisons l'homme à
notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les
poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur
toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. »
(Genèse 1-26). Or toute la tradition chrétienne, sur plus d’un
millénaire, s’est employée à populariser cette conception de
l’humain comme ayant les bêtes à sa disposition par faveur
divine.
L’hécatombe animale
La forme extrême de
cette pensée ségrégationnisme est la théorie de l’animal-machine.
Elle est affirmé par Descartes dans son Discours de la méthode
1637. Cette théorie réduit l'être animé à un mécanisme
matériel, un simple automate, quoiqu’infiniment perfectionné,
puisque c’est Dieu qui en est l’ingénieur. Pour Descartes seul
l’humain possède une âme ; c’est pourquoi il peut disposer
de l’animal sans retenue et sans problèmes de conscience, puisque
ce dernier étant une machine, il ne souffre pas. Son disciple
Malebranche disait qu’un animal qui crie parce qu’on le bat, cela
ne veut rien dire de plus qu’une porte qui grince parce qu’elle
est mal ajustée !
C’est sur cette théorie
que s’est appuyé le développement de la médecine moderne, en
particulier par l’usage décomplexé de l’expérimentation
animale. Mais le cartésianisme a sans nul doute favorisé aussi des
pratiques effroyables assez systématiques dans l’agriculture
industrielle, comme l’élevage intensif hors sol.
Plus globalement, la
théorie de l’animal-machine à ouvert la voie à une indifférence
à la souffrance animale caractéristique du modernisme. Ce qui a
rendu possible des exterminations massives dans le règne animal –
pensons aux vastes déforestations aveugles pour des cultures de
rapport – dues aux menées pour la croissance économique.
Certes, on aime beaucoup
les animaux dans nos sociétés modernes. On « craque »
volontiers sur les images de koalas, de suricates, etc. Mais n’est-ce
pas là un effet de la « société du spectacle » - une
société en laquelle ce qui vaut, finalement, c’est que le
spectacle soit bon ? Parce que hors spectacle, c’est
l’indifférence commune à la souffrance des animaux. Qui se
soucie, devant son morceau quotidien de chair animale dans son
assiette, de se représenter l’animal vivant dont elle est issue ?
Et
pourtant, le bilan est terrible ! « Au cours des cinquante
dernières années (1970-2020), la taille moyenne des populations
d’animaux sauvages suivies a diminué de 73 % » !
(Indice
Planète Vivante, 2024). Cela signifie qu’en continuant
comme cela on va assez rapidement – déjà avec les générations
post-an 2000 – se retrouver avec une quasi disparition de la faune
sauvage. Qui voudrait cela ? Comment nos générations post-1945
ont-elles pu laisser, laissent-elles encore, se perpétrer une telle
hécatombe ?
En réalité, il faut
penser la problématique de l’attribution de droits aux animaux, et
donc de la reconnaissance de leur dignité d’êtres sensibles,
comme une réaction sociale à l’indifférence dans laquelle se
fait leur destruction massive pour la croissance aveugle du marché.
Il y a bien sûr, à la
base de cette réaction, l’expérience de la sensibilité partagée
avec les animaux, quand on a l’occasion d’en côtoyer, mais il y
a un motif plus profond. Il faut en effet avoir conscience que,
lorsqu’on parle d’animal, on dote d’emblée une
catégorie d’êtres d’une âme !
Être animal, c’est avoir une âme
Le mot animal vient latin
animalis = être vivant ; Or animalis, est dérivé
de anima = souffle. Or, le souffle est considéré dans la
pensée de l’antiquité gréco-romaine comme l’expression du
principe immatériel qui rend l’individu vivant, et qui a donné en
français, au XIe siècle, le mot âme. Puis, deux
siècles plus tard, se construit le mot animal pour désigner
tout être qui est animé par ce souffle, cette âme. Autrement dit
la possession d’une âme égalise tous les vivants (le souffle
étant le signe de la vie) qui sont ainsi des animaux dont l’humain
fait partie. Mais cela signifie aussi que d’emblée les humains ont
considéré que tout être vivant est constitué d’une part
immatérielle, qu’on peut nommer son âme, (ou son esprit, ou sa
conscience, selon le contexte culturel), par laquelle est posée la
finalité vers laquelle il tend, guidé par sa sensibilité. La
sympathie de l’humain pour l’animal aurait alors pour fondement
cette communauté spirituelle.
Et l’idée de cette communauté
spirituelle de l’humain avec l’animal apparaît comme première
dans l’histoire de la pensée. Le fait que les premières œuvres
picturales connues, ce qu’on appelle l’art pariétal (dessins et
peintures sur les parois de grottes), représente des animaux en
nombre et dans l’expression de leur vitalité veut alors au moins
signifier que l’animal est à la fois familier, dans une présence
proche, et valorisé.
Cette valorisation première est
confirmée et, peut-on dire, théorisée, dans les écrits les plus
anciens comme les Veda, textes fondateurs de l’hindouisme,
datant de plus d’un millénaire av. J.-C. Ils posent la croyance
dans la transmigration de l’âme après la mort qui peut passer
d’un humain à une autre espèce animale, et réciproquement. Cette
croyance implique un respect de tout ce qui est vivant, de l’animal
tout particulièrement, lequel s’exprime entre autres par le
végétarisme – encore aujourd’hui la grande majorité des
hindous sont végétariens.
Cette conception de l’âme
voyageuse à travers les espèces a été reprise par la pensée
grecque antique, en particulier par l’intermédiaire de Pythagore
(-VIe siècle), où elle est restée prédominante jusqu’à
Aristote (-IVe). C’est aussi de cette période de la
Haute Antiquité grecque (-VIIe—VIe siècles)
que viennent les fables d’Ésope, popularisées en France par La
Fontaine au XVIIe siècle, qui mettent en scène
exclusivement des animaux, mais traités selon une dignité égale à
l’humaine pour illustrer des types humains, leurs travers et leurs
mérites, afin de nourrir, de manière concrète, populaire, la
réflexion morale humaine.
Antériorité de la proximité à l’animalité
Ainsi l’histoire nous
apprend que c’est d’abord du côté d’une communauté d’âme
qu’on a pensé la relation de l’humain à l’animal– les
stoïciens (à partir du-IIIe siècle) parlaient même de
« l’âme du monde » et de la « sympathie
universelle » qu’elle réalise, tous les êtres étant en
relations et s’accordant entre eux. La fracture entre l’animalité
et l’humanité est récente. Elle peut être datée précisément
entre 1620 et 1640 avec les œuvres de Bacon (1561-1626) et Descartes
(1596-1650), à large diffusion dans les milieux intellectuels
européens, préconisant une emprise décomplexée de l’humain sur
la nature grâce aux possibilités ouvertes par la nouvelle méthode
expérimentale dans les sciences. Cette fracture est une dimension
essentielle de la modernité. Mais ses conséquences dramatiques
n’ont commencé à apparaître qu’au XIXe siècle,
avec la montée en puissance de l’industrialisation, c’est-à-dire
de l’organisation mercatocratique des sociétés. Exemple
significatif : les législations décrétant des animaux
nuisibles, et donc à exterminer, ne sont apparues qu’au
XIXe siècle.
Il est vrai que les
religions bibliques avaient déjà affirmé la vocation de l’humain
à dominer l’animal. Mais cette domination ne pouvait avoir qu’un
impact limité du fait de la structure sociale – l’emprise sur
les terres d’une très petite minorité (les nobles) – de
l’idéologie dominante – œuvrer pour son salut plutôt que pour
son bien-être – et surtout de l’état des techniques – cette
domination prenait surtout la forme de la domestication d’animaux
avec lesquels on partageait sa vie et qui fournissaient soit
l’énergie, soit des ressources vivrières. On a d’ailleurs
maints témoignages d’une relation affectivement très proche du
maître avec l’animal domestique à son service. Je me souviens
d’un vieux paysan de Provence que je rencontrais, il y a quelques
décennies, presque toujours avec son mulet, très doux, très
attentif, et qui disait de lui : « Il ne lui manque que la
parole ! ». Et même récemment encore, en Ardèche –
cela perdure-t-il ? – le fait de tuer le cochon, chaque année,
au début de l’hiver, était une grande fête collective qui
mobilisait le village et suivait un rituel déterminé. On ne tuait
pas dans la clandestinité d’un abattoir d’une zone industrielle,
on tuait publiquement, comme pour rendre hommage au don que
représentaient les victuailles tirées de la bête à laquelle on
s’était attaché.
L’inégalité décisive
En mettant en perspective
historique la question de l’égalité entre animalité et humanité,
nous avons vu que nous pouvons parler d’une égalité entre vivants
dotés d’une « âme sensible » (Aristote), de l’humain
et de l’animal. Mais c’est une égalité relative puisque comme,
le rappelait Ludovic Deblois dans la première partie, l’humain,
comme l’explique Aristote, n’est pas seulement doté d’une âme
sensible, mais aussi d’une « âme intellective »,
c’est-à-dire capable d’utiliser le logos – le langage
rationnel – pour penser le monde. Ce qui lui permet de se hisser à
volonté au-dessus du monde sensible.
Le
naturaliste et philosophe Jakob Von Uexküll expliquait cette
capacité de façon précise : « Chaque espèce occupe un
monde qui est le monde parce qu'il est déterminé par ses
organes sensoriels et ses possibilités d'action : il est un monde de
significations. Il en est de même pour l'homme. Dès lors son monde
– on entend ici le monde propre de l'homme – est déterminé par
ses caractères physiologiques ; il n'est pas le monde englobant dont
les mondes particuliers des autres espèces seraient des parties. (…)
Pourtant si nous considérons que le monde véritablement humain
lui est donné par son langage, alors il englobe tous les autres
mondes car il est capable de les nommer et de les décrire, au moins
distinctement sinon clairement. » (Mondes animaux et monde
humain – 1934). On dit que le langage humain est symbolique,
justement parce qu’il permet de dire sur tout, même si c’est
hors de portée de son expérience sensible. Von Uexküll, par
exemple, décrit précisément le monde de la tique bien qu’il
n’ait aucune expérience d’être tique.
On a fait, récemment, en
éthologie, beaucoup de découvertes qui semblent rapprocher des
animaux de l’intelligence humaine, par exemple un dauphin qui
reconnait la signature sonore que lui a attribuée le groupe et qui
réagit adéquatement à un appel venant d’un de ses congénères.
Il n’est pas pour autant capable d’avoir un recul par rapport à
son monde sensible, c’est-à-dire à pouvoir se penser comme sujet.
Il a simplement enrichi son monde propre de dauphin de sa signature
sonore par son groupe social – l’enfant humain n’acquiert cette
capacité de recul qu’assez tard ; près d’un an après à
avoir commencé à parler il continue à se nommer à la troisième
personne (comme un être de son monde sensible) : « Charles
veut manger », etc., et Kant écrit à ce propos (même ref.
que supra) : « il semble que pour lui ce soit comme une
lumière qui vient de se lever quand il commence à dire Je ; à
partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de
parler. Auparavant il ne faisait que se sentir, maintenant il se
pense. » Car l’accès à la capacité de se penser, la
« conscience intellective » d’Aristote, est vécue
comme une libération. Se penser comme sujet, ce n’est plus
seulement réagir aux sensations venant de l’extérieur, comme aux
sentiments intérieurs (dont l’instinct), c’est décider ce qu’on
juge bien et choisir de faire ce qu’il faut pour y parvenir, ce qui
est proprement agir (et non plus réagir). C’est donc le langage
proprement humain, que l’on peut qualifier de symbolique parce
qu’il peut dire sur tout, qui fait irréductiblement la différence
entre l’humain et l’animal. On ne peut donc pas parler d’une
égalité de manière absolue.
Retrouver la relation
Mais comme toute
authentique liberté, la liberté propre à l’humain d’être
capable de s’extraire de son monde propre (défini par sa
conscience sensible) pour penser le monde global est aussi
génératrice de responsabilité. Car c’est la capacité de penser
au-delà de son monde propre qui lui donne la possibilité de le
transformer à son gré par des artifices techniques. Par exemple son
monde propre le rive à la surface terrestre mais il a pu penser la
technique de l’aviation. Et celle-ci lui permet de répandre des
pesticides sur de grandes plaines céréalières, et par là faire
disparaître des espaces qui étaient millénairement intégrés aux
mondes propres de nombreuses espèces d’oiseaux insectivores. C’est
pourquoi, en ces contrées, les hirondelles ne reviennent désormais
plus au printemps. C’est un grand dommage pour les hirondelles qui,
face à ces menées humaines irresponsables, voient leurs populations
fortement régresser. Mais ne
l’est-ce pas aussi pour les humains ?
Au fond, si la
problématique de l’égalité apparaît compréhensible comme moyen
de penser un comportement réparateur de la domination outrancière
de l’humanité sur les autres espèces animales, elle est
inadéquate. Parce qu’elle est simplement réactive. Elle est en
effet la simple transposition au domaine de la vie naturelle d’une
notion qui n’est pertinente que pour le domaine de la culture
sociale humaine. Or cette transposition est inadéquate au monde
vivant ou, pour mieux dire, à la biosphère. La biosphère est un
système d’espèces vivantes qui prospère de leur variété, donc
de leurs différences, et des rapports de dépendances que permettent
ces différences. Si l’on veut parler comme Von Uexküll on peut
dire les mondes propres de chaque espèce interfèrent constamment
entre eux, dont le monde propre aux humains – je le sens très bien
quand un moustique vient me piquer parce que j’avais laissé de
l’eau stagner au soleil. Mais l’humain peut penser cette
multiplicité de mondes propres et leurs interférences. Il a donc la
responsabilité de préserver cette diversité dont il est issu et
qui est aussi la source des bienfaits les plus sûrs pour sa joie de
vivre.
Pourquoi ne le fait-il
pas ? Parce qu’il est comme pris par un pouvoir social – une
mercatocratie – qui le met sans cesse en demeure de réagir à des
injonctions liées aux intérêts marchands, lesquelles l’immergent
dans un mode d’objets à gérer, et invisibilisent la richesse
vivante de la biosphère. Nous avons perdu la relation quotidienne à
la vitalité des animaux que nous laissons être mortifiés par les
dévastations au profit de l’expansion du marché. Nous sommes
devenus indifférents au devenir de nos cohabitants des autre espèces
animales qui doivent sans cesse se cacher, qui voient leur espace de
vie, et leur population se réduire en silence, jusqu’au point où,
toujours en silence, des espèces disparaissent…
Ce n’est pas d’égalité
dont la biosphère a besoin pour sa résilience, c’est que l’espèce
humaine aille en sens opposé à l’indifférence, c’est qu’elle
retrouve sa relation si longtemps intense, avec les autres espèces
animales. Oh ! Cela est très simple, il suffit de moins faire
et de mieux écouter ! Moins faire de bruit, moins faire de
déplacements motorisés, d’épandages phytosanitaires, de
productions industrielles impliquant tant de gaspillages d’énergie
humaines et d’excavations dans les milieux naturels dites
« matières premières ». Rappelons-nous le confinement
strict du printemps 2020. Comme les animaux sont vite revenus vers
nous !
Jocelyne Porcher,
éleveuse et chercheuse en élevage agricole, écrivait : «
Prés, forets, vallons, marais, pics montagneux, déserts, tout porte
l'empreinte des bêtes, de pas pesants ou de galops joyeux. Tout
porte l'empreinte de nos liens. La géographie mais aussi l'histoire.
Dix mille ans de vie en commun. Et depuis dix mille ans, je pense,
les animaux domestiques attendent de nous voir grandir, sortir de
notre enfance humaine brutale et redoutable. Comme les animaux sont
patients ! (…) Plutôt que de vouloir plaider pour eux ne faut-il
pas d’abord savoir, réapprendre à les écouter
(…) Avant de renoncer à
vivre, écoutons pâturer les vaches et dormir les cochons. Écoutons parler les bêtes. Écoutons-les. » Vivre avec les animaux, La
Découverte, 2014).
Pierre-Jean Dessertine, mai 2026
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