La philosophie est-elle soluble dans la science ? Café philo du 11 avril 2023.

Pour commencer, quelques mots sur moi et le parcours qui m’a emmené à ici, pour vous adresser la parole ce soir. De formation, je suis ingénieur en électronique. Ayant travaillé un peu partout dans la télécommunication, pendant une période de croissance massive, j’ai eu le privilège de voir de près les changements profonds provoqués par les avances technologiques. Mais en même temps, j'avais aussi un fort désir de mieux comprendre l’univers, et notre place dans cet univers, à travers les yeux et les idées des philosophes. Alors que dans mon travail, j'ai été témoin de la mise en service de systèmes quasi miraculeux qui ont changé toutes nos vies, personnellement, je voulais comprendre ce qui nous a poussé à réaliser ces avancées technologiques. Donc, à l’université, en plus de mes études d’ingénieur, j’ai commencé à lire les philosophes, et à réfléchi sur les liens entre ces deux domaines. Et c’est à la suite de ce mélange d’idées, que je voudrais partager avec vous, ce soir, quelques réflexions sur ces liens. D’où le thème de ce soir : « La philosophie est - elle soluble dans la science ?» Mais je voudrais questionner plus spécifiquement, « Si (et comment) une question philosophique peut devenir une question scientifique ? » Peut-être ne sera-t-il pas trop surprenant que l'on puisse établir qu'il existe de tels liens, car même si les facultés de philosophie et de sciences sont souvent éloignées dans les universités modernes moralement, aussi bien que géographiquement, elles partagent les mêmes racines dans les temps anciens. En fait, il fut un temps où la science était appelée "philosophie naturelle", et de grands penseurs, comme Aristote, peuvent être considérés comme hommes de science autant que philosophes.

Mais je voudrais aller un peu plus loin, et poser la question suivante qui est peut-être un peu moins évidente : « existe-t-il des questions purement philosophiques ? ou : toutes les questions sont-elles susceptibles d’analyse scientifique ? » Je pense que beaucoup d’entre vous vont penser, instinctivement, un « non » très fort à cette dernière question, mais on verra.



Commençons avec des définitions, que sont la science et la philosophie ? Tout de suite on voit des liens entre les deux - si on ignore les racines grecques et latines, respectivement, ces deux mots proviennent tous du mot « savoir ». Philosophie se traduit par « amour de savoir » et Science par « le savoir ». Le philosophe Dominique Lecourt a écrit qu'il existe « un lien constitutif [unissant] aux sciences ce mode particulier de penser qu'est la philosophie. C'est bien en effet parce que quelques penseurs .... eurent l'idée que l'on pouvait expliquer les phénomènes naturels par des causes naturelles qu'ont été produites les premières connaissances scientifiques ». Mais est-ce que ces liens continuent aujourd’hui, ou est-ce que ce sont deux domaines écartés pour toujours par les avances que nous avons vues pendant les siècles ?

Pour aborder les questions que j’ai posées, je propose de considérer les trois branches dont on dit souvent que la philosophie occidentale est composée : la physique, la logique et l’éthique. Selon Wikipédia, « la physique est la science qui essaie de comprendre, de modéliser et d'expliquer les phénomènes naturels de l’Univers. ». Comme la logique et l’éthique, la physique a ses racines dans la Grèce antique ou les penseurs ont cherché à formuler une explication par des lois naturelles des phénomènes observés. La physique a toujours eu deux branches principales, celle concernant le monde purement matériel d’un côté, et celle des sciences de la vie de l’autre. On voit tout de suite la proximité de cette branche de philosophie avec la science que nous connaissons aujourd’hui, et elle va nous servir comme notre point de départ pour la considération de nos questions ce soir. La logique signifie à la fois « raison », « langage » et « raisonnement » est donc l'étude des règles formelles que doit respecter toute argumentation correcte. Elle a des liens avec la science historiquement, parce que ces règles de l’argumentation et de l’inférence fournissent la fondation pour la « méthode scientifique », formalisée par Bacon, Popper et d’autres, qui permet de s’assurer que la science procède correctement et rigoureusement. Mais on verra plus tard qu’il existe d’autres liens qui impactent notre quotidien plus concrètement. Pour finir nous allons considérer l’éthique, qui est surtout concernée par les questions et jugements moraux, telles que « comment vivre une bonne vie » ou « comment faire une société juste et équitable » ? A première vue, cela aura peu à voir avec les choses tangibles considérées par la science, mais nous allons examiner si c’est toujours le cas.

Donc, premièrement, la physique. On peut la considérer comme l’ancêtre de tous les domaines de la science d’aujourd’hui, dont il y a beaucoup plus que j’ai montré ici. Considérons notre première question, si (et comment) une question philosophique peut devenir une question scientifique ? Je veux commencer avec une question assez simple à poser, mais qui a laissé perplexe les plus grands esprits pendant des siècles, voire des millénaires.  



Imaginons que l’on prend un morceau de n’importe quel matériau – du carbone, comme ce diamant, par exemple – et qu’on le coupe en deux. Voilà deux morceaux, forcément plus petits, de diamant. Alors on en prend un et on le coupe à nouveau, et voilà deux morceaux – encore plus petits, mais toujours du diamant. La question est donc, est-ce que le matériau est toujours sécable, c’est-à-dire est-il possible de continuer à couper ce matériau à l’infini avec toujours le même résultat, avec des morceaux de plus en plus petits de la même matière ? Ou est-ce qu’on arrivera à un moment où il ne sera plus possible de le couper sans changer sa matière, c’est-à-dire que le morceau serait insécable ?  

Bien sûr, tout le monde d’aujourd’hui connaît la réponse à cette question qui a tourmenté pas mal des grands penseurs pendant des millénaires. Une question philosophique devenue une question scientifique, et qui est enfin résolue. Et comment ! Notre compréhension de l’atome est devenue la pierre angulaire, la fondation de presque toutes les avancées scientifiques de notre âge. C’est non seulement la physique et la chimie, mais aussi la biologie, la médecine, la science des matériaux, et l’astronomie etc., qui reposent aujourd’hui sur les bases de notre compréhension des choses atomiques et subatomiques. Ce savoir est aussi, bien sûr, la clé de tant des aspects de notre vie, des centrales nucléaires qui nous fournissent de l’électricité jusqu’aux appareils qui l’utilisent.

Alors, on peut dire que oui, une question anciennement philosophique peut être transformée en question scientifique. Mais comment ça arrive ? Alors, selon la méthode scientifique, tout commence quand une observation inspire dans l’esprit d’un chercheur une idée qui relie les causes d’un événement avec ses effets. Par exemple, j’observe que, si je lâche un objet, il tombe sur le sol. Je réfléchis à partir de cette observation, et j’imagine qu’il peut exister une règle générale qui dit que tout objet qui ne soit pas attaché ou tenu fermement vont tomber par terre. Ce processus, qui consiste à partir des observations spécifiques pour aller vers une règle générale, s’appelle « induction ». Et on peut dire qu’à ce stade c’est toujours plutôt philosophique : rien ne s’est passé sauf dans l’esprit du chercheur. Dans la prochaine étape, on utilise la notion toujours un peu floue de la « règle générale » pour générer une hypothèse – autrement dit, une assertion de cette règle dans un forme qui est susceptible d’être testé. Dans une hypothèse il y a des prédictions, de ce qui va arriver si on fait une expérience dans telle ou telle circonstance. Et après ça, normalement, on procède à la réalisation de l’expérience pour confirmer ou infirmer l’hypothèse. Il faut noter que même après des expériences réussies, pour les scientifiques, l’hypothèse ne deviens qu’une « théorie ». Les scientifiques méprisent les termes comme « loi » ou « fait prouvé », par ce qu’il n’est jamais possible de prouver une hypothèse complètement, parce qu’il y a toujours la possibilité qu’il existe des conditions dans lesquelles une expérience ne donne pas les résultats prévus. Par exemple, on croyait autrefois que seuls les cygnes blancs existaient, et cela était supposé être une règle générale - jusqu'à ce que des cygnes noirs soient découverts. Ou dans la physique, l’exemple le plus célèbre est les « lois » de Newton qui ont été supplantées par les théories plus nuancées d’Einstein, même si à toutes fins pratiques, les notions de Newton suffisent toujours. Parfois, l’expérience peut arriver tout de suite, et le penseur qui a conçu l’hypothèse peut la confirmer sur le champ, ou presque. Mais également, cela pourrait prendre des années, ou même des siècles, pour arriver à ce point. Pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour trouver une réponse définitive à cette question si ancienne, et démontrer l’existence de l’atome ? 7 Evidemment il y a souvent le besoin de la technologie pour mener les expériences requises pour confirmer ou infirmer les hypothèses. Pour démontrer l’existence des atomes, qu’on a suspecté depuis des siècles, il fallait des laboratoires chimiques, équipés des éprouvettes, des cornues et les instruments pour faire les mesures précises. Pour comprendre la forme et les constituants des atomes on avait besoin d’une certaine maîtrise d’électricité, y compris de fils en cuivre et de tuyaux de verre sous vide. Pour ça il a fallu attendre la révolution industrielle, qui a fourni les matières premières, les méthodes et les outils pour les expérimentateurs. Mais pour que les scientifiques puissent travailler sereinement, et discuter de leurs idées les uns avec les autres, ils ont besoin d’un environnement sécure, où ses idées peuvent être discutées sans trop d’interruptions ou d’interventions. Ce n’était pas toujours le cas, surtout quand ses idées s’opposaient à celles de l’autorité – souvent l’église – qui pouvait limiter ou empêcher les recherches. Tel était le cas avec la notion des cieux, par exemple.

Depuis que nous humains marchons sur la terre, depuis la descente des arbres de nos ancêtres primates jusqu’aux aventures des frères Montgolfier, le ciel a constitué pour nous un grand mystère – hors de portée, intouchables, inconnaissables. Pendant ces siècles, le ciel était considéré comme distincte de la terre, un endroit où pouvaient exister toutes sortes de choses, ou d’êtres. Beaucoup de gens considéraient le ciel comme la maison des dieux, ou plus tard, du Dieu. En dépit le fait que, depuis le philosophe grec Aristarque de Samos au troisième siècle avant notre ère chrétienne, beaucoup de gens ont observé les mouvements des corps célestes et ont conclu qu’il existe une organisation héliocentrique du cosmos, c’est-à-dire la Terre et les autres planètes tournant autour du soleil qui est au centre de l’univers, les autorités avaient toujours insisté que la Terre est fixée au centre et que les régions hors de la portée des hommes étaient le domaine du divin. Cette vue était tellement établie que même aujourd’hui, plusieurs entre nous continuent à dire régulièrement, « Notre Père, qui est aux cieux ». Donc c’est avec précaution pour ne pas déranger les religieux que Nicolas Copernic (1473-1534) ait publier sa théorie de l’héliocentrisme, plaçant le soleil au centre de l’univers. Il devait s’empêcher de parler trop ouvertement sur ses idées. Galilée (1564-1642) n’était pas si circonspect. Tandis que le polonais a observé les mouvements célestes à l’œil nu, Galilée a perfectionné la technologie en utilisant la lunette astronomique qui lui a donné une vision plus longue et plus claire sur l’univers. Il est donc parvenu à accumuler une masse d’observations sur les corps célestes, qui lui ont donné la confiance de publier ses thèses, bien soutenues par ses propres observations. Les autorités ont réagi et Galilée, mis en résidence surveillée, a été forcé, sous peine de torture, de renoncer à ses théories. L’ordre sociale, représenté par les autorités religieuses, a donc réussi à ce moment-là à imposer des freins sur les progrès de l’astronomie. Mais après la lunette développée par Galilée, beaucoup de gens ont continué à perfectionner les lentilles, particulièrement en Holland, où travaillait un certain tailleur de lentilles nommé Baruch Spinoza. Les phénomènes rapportés par Galilée deviennent évidents pour tous, et les prévisions des savants basées sur les observations sont devenues trop précises pour être niées. Et la technologie a fait un autre grand pas en avant quand Isaac Newton, déjà renommé pour son expertise dans le domaine de la lumière, a utilisé cette connaissance pour développer le télescope. A l’aide des miroirs, plutôt que les lentilles, pour capturer la lumière, cet instrument fournissait une image plus claire et sans les aberrations des lunettes de Galilée. Il permettait Newton d’examiner l’univers comme jamais auparavant et enfin de formuler des équations de base des mouvements et des forces qui sont toujours la fondation de toute notre science mécanique. En fait, jusqu’aux petites modifications d’après Einstein, bien sûr. 
Mais il ne fallait pas un télescope pour assister à l’épisode d’inspiration peut-être le plus connu du monde après le moment « eurêka ! » d’Archimède dans le bain. C’était dans un jardin anglais en 1666, où Newton, assis paisiblement sous un pommier dans le jardin, en buvant du thé, a remarqué que les pommes tombent perpendiculairement au sol. Dans cet instant il a appris que les lois qui gouvernent les corps célestes qu’il étudiait de loin, et celles qui contrôlent les mouvements terrestres comme la chute des fruits, sont les mêmes. Autrement dit, l’univers et la terre sont fait de la même manière. Essayons d’imaginer comment cela aurait pu influencer des gens qui, depuis toujours, regardaient le ciel comme un endroit totalement séparé de leur vie quotidienne sur la terre. Un espace où pourrait exister des dieux, des anges ou même les âmes de leurs parents décédés, soudainement devenu juste un autre endroit fabriqué des mêmes matériaux et assujettis aux mêmes lois. Plus d’espace pour les dieux ! C’était bouleversant mais, avec toutes les preuves qui s’entassaient autour de ses théories, cela devenait irréfutable. Donc, comme pour l’atome, les scientifiques ont trouvé les réponses aux questions philosophiques posées il y a des siècles, même s’il y a eu une résistance de ceux qui préféreraient les réponses religieuses. Et de même que notre connaissance de l’atome nous a appris qu’il y a des composants communs qui réunissent tout l’univers matériel, les lois universels de Newton nous ont appris qu’il y a aussi les phénomènes communs, comme la force, le vélocité et l’accélération, qui déterminent le comportement de tout l’univers. A ce stade, on peut remarquer que, même si ces lois universelles de mouvement et les notions de particules microscopiques ont beaucoup changé nos visions de l’univers, elles contiennent néanmoins quelque chose de familier et compréhensible pour la plupart des gens. C’est facile d’imaginer les planètes tournant autour du soleil, ou les électrons tournant autour d’un noyau. Donc au niveau de la philosophie, c’est une certaine satisfaction. On a posé les questions à la science, et la science y a donné des réponses définitives et reconnaissables. Il y avait un sentiment croissant qu'il existe un ordre dans l'univers, et que nous étions sur le point d'acquérir une compréhension complète de cet ordre. Ce sentiment de certitude avait son apogée dans la seconde moitié du 19e siècle, quand un physicien nommé Abraham Michelson a même dit, « il me semble probable que la plupart des grands principes sous-jacents ont été solidement établis ». C’était une déclaration qu’on peut comparer, peut-être, avec le fameuse « fin de l’histoire » de Fukuyama en 1989. Parce que dans les premières années du 20ème siècle il y a eu des nouvelles découvertes qui ont bouleversé non seulement la science, mais aussi la philosophie. Au cœur de cette révolution il y avait un autodidacte troublé par les résultats d’une série d’expériences faites par le même Michelson et son collègue Edward Morley , qui ont émis des doutes sur les théories – jusqu’à là assez solides – de Newton. Il s’appelait Albert Einstein.

Le nœud du problème était quelque chose d’aussi banale que la vitesse, enfin, la vitesse de la lumière. Les expériences de Michelson et Morley leur ont donné le résultat surprenant que l’apparent vitesse de la lumière est constante, quel soit la vitesse de l'observateur. Normalement, selon nos expériences quotidiennes, la vitesse apparente devrait changer si l'observateur se déplace. Cette énigme a mis dans la tête du jeune Einstein les idées qui allaient le mener à sa théorie de relativité et à l’équation la plus brève, la plus belle et la plus élégante que je connaisse : e=mc2. Ça veut dire que l’énergie est égale à la masse multipliée par la vitesse de la lumière au carré. En d’autres mots, la matière et l’énergie sont interchangeables. Si l’on détruit la masse, on récupe de l’énergie – beaucoup d’énergie, d’où la puissance électrique venant de nos centrales nucléaires, ou la bombe atomique. Logiquement, si deux matériaux sont interchangeables, il s’en suit qu’ils sont, en quelques sortes, de la même substance. La relativité d’Einstein concerne l’univers à grande échelle, de la gravité et de la lumière, mais elle préparait aussi la prochaine onde de choc à l’extrémité opposée de l'échelle – le quantum. On savait alors que toute matière est faite des atomes et leurs composants – électrons, neutrons et protons. Et on a découvert que la masse de ces particules peut se transformer en énergie – mais comment ? En enquêtant sur ce mystère, les grands physiciens de la première moitié du 20ème siècle ont découvert que ces composants de l’atome sont eux-mêmes composés d’autres trucs plus petites encore, qui ne se comportent pas comme des particules que nous connaissons. Etant parfois des particules et parfois des ondes, elles présentent des propriétés bizarres comme « l’incertitude », qui veut dire qu’il est physiquement impossible de savoir exactement et leur position et leur vitesse. Pour être clair, ce n’est pas qu’une question de précision technique de la mesure, mais quelque chose de plus profond, avec des implications majeures pour la philosophie. En une période de quelques années, tout était bousculé. La certitude exprimée par Michelson était remplacée par les doutes les plus extrêmes, à deux échelles. Aux plus grandes distances, la relativité 11 a renversé non seulement les lois de Newton concernant la lumière et le mouvement, mais aussi les idées d’espace et de géométrie d’Euclid datant de 300 ans avant notre ère. Nous n’habitons plus un univers de trois dimensions qui s’accordent avec nos expériences quotidiennes, mais dans les quatre dimensions d’espace-temps. Et aux échelles les plus petites existaient des particules et d’autres phénomènes qui sont fondamentalement impossible à observer ou mesurer. Ces résultats ont été assez troublants pour les scientifiques, qui ne savaient pas comment les expliquer ni au public ni à eux-mêmes, mais ils y sont parvenus en se concentrant sur les mathématiques et en essayant d'ignorer les conséquences réelles : « shut up and calculate », « taisez-vous et calculez » comme on dit. Mais pour les philosophes, ils étaient comme une bouffée d’air. Quand les certitudes des gens comme Michelson disparaissent, elles laissent le terrain libre pour les nouvelles questions philosophiques. L’amalgame d’espace et du temps dans une continuité a ouvert la porte à des questions et spéculations sans fin sur ses conséquences possibles, de trousnoirs à trous de ver, et à la possibilité de voyager à travers l’univers ou dans le temps

Tout à coup les concepts comme l’incertitude ont donné le vent en poupe aux ceux qui s'opposaient à une autre idée qui a été débattu depuis l’antiquité – le déterminisme. Héraclite, Epictète, Aristote, Epicure et beaucoup d’autres ont contribué au débat autour de l’idée que chaque évènement qu’on peut observer est le résultat d’un nombre de causes, et que cette combinaison des causes auraient forcément ce résultat. Par exemple, je frappe une balle, et la balle roule. Et si on considère que chaque cause est aussi un évènement, avec ses propres causes, on peut voir une chaîne d'événements allant du début des temps jusqu'à sa fin. Il semblait que les lois de Newton ont donné raison à cette idée d’un déterminisme, basée sur de causalité, alors qu’à la fin du 19ème siècle on voyait tout l’univers comme une machine géante qui procède avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie. A partir d’une condition initiale donnée, et en ayant connaissances de toutes les règles universelles, on peut, en principe, déterminer tous les événements à suivre. 12 Mais c’est une idée accablante et décourageant pour les philosophes, les religieux et les humanistes– car si le corps humain est une partie de cette machine, est-ce que ce déterminisme s’appliquera ainsi à la vie, et même à la vie humaine ? Dans ce contexte, où se trouveraient l’humanisme et le libre-arbitre ? (En fait, Epicure a proposé une solution à ce dilemme il y a 2 300 ans, quand il a défini le « clinamen », ça veut dire « déclinaison », comme une déviation spontanée et aléatoire des atomes, ce qui permettait d'expliquer l'existence des mouvements indéterminés. Cette notion de nondéterminisme a créé l’espace pour la liberté humaine et donc le libre arbitre. Avant le découvert de quantum, il n’y avait aucune espace pour cette déclinaison aléatoire. Mais soudain, on a trouvé une mouvement déviation non pas au niveau atomique, mais dans les particules subatomiques. Epicure avait presque raison !) Le quantum a donc balayé tout cette certitude, d’où on voit que les liens entre la philosophie et la science se compliquent. La transformation d’une question philosophique en question scientifique ne va pas que dans un seul sens. Les considérations et les spéculations philosophiques sont normalement basées sur ce que l’on voit autour de soi. Avec l’arrivée de toutes nouvelles formes de phénomènes, comme la relativité, l’incertitude du quantum ; les trous noirs et les trous de ver, les philosophes peuvent s’offrir pas mal de nouveaux topiques de réflexion. Et trouver pas mal de questions à se poser.  

Avant de terminer notre réflexion sur la philosophie physique ou naturelle, je voudrais parler d’un autre sujet qui est quelque chose d'aussi banal que mystérieux – la vie. Bien sûr, la vie – dans toutes ses formes – est à la fois la chose la plus quotidienne et familière mais aussi la plus mystérieuse et inaccessible. Depuis l’antiquité on a ruminé et spéculé sur la vie des humains, des animaux et des plantes. On a observé les formes et les rythmes des vies, remarqué les similarités et les différences entre espèces. Platon, avec sa théorie des Formes, a considéré que les concepts, notions, ou idées 13 abstraites, existent réellement, sont immuables et universels et forment les modèles des choses et formes que nous percevons avec nos organes sensoriels. Donc le cheval qu’on voit n’est qu’une imitation du vrai cheval idéal. En revanche, Aristote en étudiant soigneusement les créatures, observait comment elles s’adaptaient à leur environnement et pouvaient parfois muter. Mais, comme pour les cieux, les recherches sur la vie, surtout le corps humain, étaient la chasse-gardée des autorités religieuses depuis plusieurs siècles. Basé sur la doctrine que nos corps sont les « temples du Saint-Esprit », ils ont essayé de garder un contrôle strict sur ce qu’on pouvait connaitre de son propre corps. Même le grand Leonardo da Vinci était contraint d’effectuer ses recherches et ses superbes esquisses de l’intérieur du corps humain en cachette. Mais en dépit de ces restrictions, Da Vinci et plusieurs autres ont réussi à démontrer comment nos corps sont constitués d’éléments mécaniques et chimiques ; comment les os et les muscles sont des leviers et des ressorts ; comment les transformations de l’air et de la nourriture correspondent aux réactions chimiques étudiées dans les éprouvettes. Bref, plutôt que d'être des choses séparées et distinctes, nos corps font partie intégrante de l'univers, semblables aux machines et assujettis aux mêmes règles. C’est aussi ce que Descartes a écrit, aussi clairement que possible sans provoquer la colère des autorités religieuses, dans son œuvre « L’Homme » en 1664. Comme avec l’atome et les cieux, les avancées techniques ont permis petit à petit aux questions de la vie de se déplacer de la philosophie vers la science. Et c’est encore une fois à travers la technologie optique, particulièrement du microscope pour l’observation du minuscule après le télescope pour l’extrêmement loin. C’était avec cet instrument qu’Antonie van Leeuwenhoek en 1676 a observé les bactéries et micro-organismes. Et c’est aussi grâce au microscope que Robert Hooke a vu et nommé l’élément le plus élémental de la vie qui forme la base de tous les organismes et qui contribue à la définition de la vie aujourd’hui : la cellule. Mais le moment clé dans notre compréhension de la vie, a été la publication de « L’origine de espèces » de Charles Darwin en 1859. Cette œuvre était le point culminant et la confirmation des idées qui circulaient depuis l’antiquité. Aristote a remarqué comment les individus d'une espèce peuvent muter, sans suspecter qu’une espèce puisse se transformer en une autre. Cette idée a été évoquée en 1555 quand Pierre Belon a comparé le squelette d'un être humain et celui d'un oiseau dans la première tentative d'anatomie comparée. En regardant ses illustrations de cette œuvre, on ne peut pas s’empêcher de remarquer les similarités nombreuses entre les corps des oiseaux et des animaux – les humains y compris. Inspiré par ces idées, Darwin a initié, lors de son fameux voyage aux Galapagos, les recherches sur les espèces qui l’ont mené à publier sa thèse. Cette idée n’était pas rassurante ni pour les religieux, ni pour beaucoup de philosophes. Les religieux ne pouvaient pas supporter l’idée que nous humains soyons les résultats d’une évolution qui a eu lieu pendant des millions, voire milliards d’années parce que, selon le livre de la Genèse, c’est Dieu qui a créé toutes les espèces il y a quelques millénaires (spécifiquement le samedi 23 octobre, 4004 avant notre ère, à 18h00 selon l’archevêque irlandais James Ussher en 1654). Et même les non-croyants ont participé en se moquant de l’idée que nous humains puissions être les descendants des singes. 14 Aujourd’hui, peut-être on ne trouve pas surprenant que nous soyons parents des singes qui sont les animaux les plus intelligents et les plus proches de nous. Il est beaucoup plus intéressant de remarquer que nous sommes tous – nous humains, les singes, les poissons, les arbres et même les bactéries – les descendants d’une cellule originale et unique qui vivait il y a environ quatre milliards d'années. Dans un sens, il n’y a qu’une vie qui a existé depuis 4 milliards d’années, un arbre de vie qui a des millions de branches et de tiges, dont nous ne sommes que les feuilles. Donc, je crois que nous pouvons conclure, peut-être sans surprise, qu’il y a des questions dans le domaine de la philosophie physique qui peuvent devenir des questions scientifiques. Mais existent-ils des questions dans ce domaine qui doivent rester purement philosophiques, qui ne sont pas susceptibles d’analyse scientifique ? A ce moment, on doit dire que c’est possible. Nous avons vu comment des avancées scientifiques autour du quantum et l’incertitude ont provoqué des nouvelles questions philosophiques, par exemple concernant la possibilité de voyager dans le temps ou au travers l’univers. Et en fait les scientifiques croyaient aussi qu’il existe des choses mystérieuses, que l’on appelle l’énergie noire et la matière noire, dont on ne sait absolument rien aujourd’hui. Et enfin il y a l’idée du « multivers », un nombre infini d’univers comme le nôtre qui s'étendent dans le temps et dans l'espace. Peut-être telles questions seraient toujours les mystères pour les scientifiques, et donc fournir des questions pour les philosophes. Mais en se basant sur nos expériences au cours des dernière siècles, j’en doute. On verra. Avant de passer au prochain domaine de la philosophie, je voudrais juste faire une petite remarque. On a vu comment nos enquêtes sur la question de la sécabilité nous ont donné la compréhension de l’atome, qui est le bloc de construction de toutes les choses matérielles que l’on voit dans l’univers. Et Newton nous a appris que toute cette matière de l’univers est assujettie aux même trois lois fondamentales. Ensuite, selon Einstein, on a appris que l’énergie et la matière sont interchangeables, donc d’une certaine façon de la même substance ; ainsi que le temps et l’espace font partie du même continuum espace-temps à quatre dimensions. Et dans la science de la vie, toute la matière organique est composée des cellules, et enfin, toute la vie est descendue de la même cellule originale



Cette idée de l’unité de toutes choses basées sur des composants communs, même unique, me fait penser à notre tailleur de lentilles optiques Hollandais, Baruch Spinoza (1632 – 1677). Pendant qu'il fabriquait des lentilles, Spinoza réfléchissait sur la science. Il a beaucoup correspondu avec des membres de la Royal Society à Londres, dont les adhérents contemporains incluaient Robert Hook et Isaac Newton, ainsi qu’avec Gottfried Leibniz. Dans son chef-œuvre, « L’Ethique », il a spéculé sur l’idée qu’il n’y a qu’une substance, « ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose pour être formé ». Tout ce que nous percevons ou que nous pouvons imaginer sont les attributs ou les modes de cette substance. Je trouve tout à fait remarquable la façon dont ces spéculations s’accordent avec les conclusions de Newton, Einstein et les autres. Et ce n’est pas que moi qui l’ai remarqué. Autant que je sache, Einstein n’a écrit qu’un poème dans sa vie, et ce poème est dédié à Spinoza.


Alors, passons au deuxième domaine de la philosophie – la logique. Comme j’ai dit auparavant, la logique signifie à la fois « raison », « langage » et « raisonnement » est donc l'étude des règles formelles que doit respecter toute argumentation correcte. Il n'y a donc pas nécessairement de liens, comme il peut y en avoir avec la philosophie physique. Cependant, la logique a donné à la science une pierre angulaire de la « méthode scientifique » - l’induction – le type de raisonnement que nous avons considéré auparavant, qui se propose de chercher des lois générales à partir de l'observation de faits particuliers, sur une base probabiliste. Mais évidemment, il ne s’agit pas d’une question philosophique étant adopté par les scientifiques, mais une méthode donnée par les philosophes à l’aide des scientifiques. Les questions dans ce domaine sont de deux genres, comment se servir du langage naturel pour décrire ou représenter les choses tel qu’elles sont ? Et comment définir des règles d’argumentation, utilisant des mots comme symboles, de sorte que l'on puisse arriver aux conclusions valides sur le monde sans observations directe ? L’exemple le plus connu est le syllogisme attribué à Aristote. Il commence avec la notion que tous les hommes sont mortels, qui était une induction qu’on peut croire basée sur l’observation que, en fait, tout le monde meurt. Si on ajoute l’information que Socrate est un homme, on peut dire que, logiquement, Socrate est mortel, sans avoir aucune autre connaissance de Socrate. On appelle ce raisonnement, qui relie des propositions dites « prémisses » à une proposition dite « conclusion » et préserve la vérité, la « déduction ». (On voit ici la distinction entre l’induction, la généralisation des règles basées sur des observations nombreuses, dont on ne peut jamais 100% sûr ; et la déduction, qui lie explicitement les prémisses avec la conclusion, qui est forcément vrai.)

Cette logique, qui repose sur le thème basique « si x alors y », constitue la fondation de tout l’art du débat. Des philosophes comme Leibniz, au 17ème siècle et Kant, au 18ème, ont développé un tas de règles pour déterminer si une conclusion est vraie, fausse ou incertaine, basé sur les prémisses. Ces règles ont permis le développement des débats formels où les gens peuvent défier la vérité d’une proposition sans connaissances spécifiques au sujet de la proposition. Mais depuis longtemps elle est aussi bien connue par les scientifiques, d’abord chez les Arabes qui on introduit les concepts de la logique dans l’algèbre, dont nous avons tels heureux souvenir depuis le collège. Ici, le même thème de « si x alors y » est utilisé non pour les mots, mais pour les numéros. Par exemple, si 2 fois X égale 10, alors X égale 5. Ces symboles algébriques peuvent représenter des numéros eux-mêmes, comme en mathématiques pures, mais ils peuvent également représenter des quantités réelles, comme la distance ou le nombre d'objets. C'est George Boole, au 19ème siècle, qui a l’idée de utiliser les symboles, comme dans l’algèbre, dans la logique plus philosophique, c’est-à-dire, qui s’agit du monde plus large. En 1847 il a observé, dans “The mathematical analysis of logic”, que « La théorie de la logique est ainsi intimement liée à celle du langage. » Il est donc le créateur de la logique moderne, que l'on appelle toujours l’algèbre de Boole. Ce concept de représenter le monde avec des symboles qu’on peut manipuler pour mieux le comprendre a pris son envol au début du 20ème siècle, parmi les grands philosophes dits néopositivistes. L’un d’eux, Ludwig Wittgenstein, se posait des questions sur les possibilités des symboles logiques à décrire non seulement le monde des mathématiques, mais l’univers en général. Dans son Tractatus Logico-philosophicus (1921), Wittgenstein a adressé cette question directement et explicitement. C’était une œuvre ambitieuse qui a tenté de fournir cette définition symbolique de la vérité. Je cite : « On pourra résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce 18 qui proprement peut être dit, peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » Il me semble que cet œuvre du 20ème siècle est l’équivalent, dans son ambition et son envergure de l’Ethique de Spinoza. Alors que Spinoza a utilisé la géométrie pour exprimer ses idées sur l’univers et sur l’existence elle-même, Wittgenstein a utilisé la logique symbolique à la même fin. On peut voir, dans ces deux cas, comment les philosophes ont parfois adopté et utilisé les outils fournis par la science pour poser des nouvelles questions, ou pour reconsidérer les anciennes. Wittgenstein a renoncé à ces idées plus tard dans ses Investigations philosophiques publiées après sa mort, mais elles ont déjà planté des racines dans les esprits d’autres grands penseurs. Parmi eux le mathématicien et cryptologue Alan Turing (1912-1954) qui était le premier, peut-être, à ne pas considérer que cette question concernait seulement les philosophes et mathématiciens, mais aussi les ingénieurs. Turing, dans son remarquable article de 1936, « On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem » a présenté le concept de la « machine universelle », une proposition pour un proto-ordinateur qu’on peut estimer être le commencement de toutes les sciences numériques. Il a imaginé la programmation d’une machine n’utilisant que les seuls symboles un et zéro. Ce qui a facilité la concrétisation de cette vision de Turing a été la technologie électronique naissante, des circuits qui pouvaient incarner les mêmes propositions que la logique des anciens, « si x et y alors z » dans les circuits. Le ruban contenant le programme est devenue une bande magnétique, puis un disque, et finalement un morceau minuscule de silicium. Les uns et les zéros sont manipulés dans ce mémoire électronique grâce aux langages de programmation informatique, basés eux-mêmes en quelques sorte sur les langages naturels. Dans le domaine de la philosophie logique nous avons constaté que, comme pour la physique, les idées et les questions philosophiques peuvent être transformées en scientifiques, et vice versa. En fait, on peut considérer un ordinateur comme une machine à débattre ; si les données entrantes sont valides et vraies, et qu’on a fait un programme correct, la machine va appliquer parfaitement les règles du débat et produire des résultats corrects. Mais elle le fait des milliards de fois par seconde. 

Mais y a-t-il des questions de la philosophie logique qui doivent rester purement philosophiques, qui ne sont pas susceptible d’être soumises aux investigations scientifiques ? Peut-être a-t-on un indice dans la phrase que je viens d’utiliser, « si les données entrantes sont valides et vraies ». Vous connaissez, peut-être, la phrase « garbage in, garbage out » - entrées pourries, sorties pourries – que les ingénieurs et les programmeurs utilisent souvent pour répondre aux plaintes des utilisateurs qui disent que leurs programmes ne fonctionnent pas. Mais comment on peut assurer les entrées « valides et vraies » ? On trouve ici une autre question de l’antiquité liée à la logique : qu’est-ce c’est la vérité ? Est-ce qu’on peut la savoir, vraiment, et comment ? Je trouve cette question très pertinente à ce moment, avec tous les débats autour de l’Intelligence Artificielle et des applis comme ChatGPT. Peut-être vous avez vos propres pensées sur ce sujet.

Et alors nous appliquons nos questions de ce soir à la troisième, et dernière, branche de la philosophie : l’éthique. Est-ce qu’une question philosophique peut devenir une question scientifique ? A première vue, ce n’est pas évident. On dirait qu’il n’y a pas trop de rapports entre la science et l’éthique, qui est surtout concernée par les questions et jugements moraux. Mais je veux vous proposer des exemples où peut-être que cela change actuellement.  

Depuis l’antiquité, les grands penseurs se penchaient sur des questions de comment vivre nos vies, individuellement et collectivement. Les grecs ont discuté le concept de « vertu » pour atteindre le « 21 bonheur », que les religieux ont mêlé avec leurs textes sacrés pour définir comment vivre une bonne vie « chrétienne ». Sortie de la nécessité de vivre sous la direction d’autrui (c’est-à-dire, l’église) Kant a proposé, en 1785, l’impératif catégorique « qu’il faut agir de telle manière que la maxime de notre action puisse être élevée au rang de maxime universelle ». En principe, une bonne idée mais hyperdifficile à réaliser dans le monde comme il est. Donc Jeremy Bentham a proposé, en 1780, une doctrine un peu plus nuancée appelée l’Utilitarisme, qui tente de prescrire comment d'agir de manière à maximiser le bien-être collectif, entendu comme la somme ou la moyenne de bien-être de l'ensemble des êtres sensibles. Selon cette doctrine, il faut évaluer toutes les conséquences de chaque acte potentiel afin de faire le choix de celui qui représente le meilleur pour tout le monde. Les défis philosophiques qui se posent dans ce mode de penser ont été exposés assez brutalement en 1967 par Philippa Foot, avec son expérience de pensée nommée « Le dilemme du tramway (trolley problem) ». La formulation a pris beaucoup de variations depuis l’original de Foot, mais toujours présente le penseur expérimental avec un dilemme où on doit choisir qui va mourir et qui va survivre dans tel ou tel circonstance, basant la décision sur des facteurs pertinents de vies des individus comme leur âge, leur sexe, leur santé ou leur prospérité économique etc. Autrement dit, il faut juger de la valeur de la vie de chaque victime potentielle. Pendant la dernière décennie elle est devenue un sujet de débat animé dans les domaines techniques, notamment la robotique et les voitures autonomes. Déjà en 1942 l’écrivain Isaac Azimov avait prédit les complications qui surviendraient avec l’éventuel développement de machines plus puissantes que nous, physiquement et mentalement. Il a proposé trois lois destinées à protéger nous, les êtres humains, contre les possibles dangers posés par ces « robots ». Je cite la première loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. ». Ses lois étaient est un peu comme l’impératif catégorique de Kant – une bonne idée mais peu pratique à appliquer dans le monde réel. Elle a provoqué beaucoup d’objections, comme « et si un robot voit un humain qui fume, est-ce qu’il fallut l’arrêter, lui arrachant la clope des doigts ? » Pas si bon pour notre liberté et notre libre arbitre ! De telles objections ont provoqué beaucoup de débat parmi les amateurs de la science-fiction ainsi que parmi les philosophes, qui ont proposé un tas de modifications pour améliorer les lois, généralement basées sur le concept d’utilitarisme, et souvent faisant référence au « dilemme du tramway ». Mais aujourd’hui ces débats philosophiques sont devenus plus prégnants et plus concrets, parce qu’ils doivent définir les règles générales pour être incorporées dans ces projets comme les voitures autonomes, les systèmes qui doivent faire quotidiennement les décisions dont les résultats peuvent inclure les éventuels accidents de la route, les blessures et les morts. Donc encore une fois nous voyons une question philosophique devenir une question pour les scientifiques. Mais pour notre autre question, « Toutes les questions de l’éthique sont-elles susceptibles d’analyse scientifique, ou existe-t-il des questions purement philosophiques » ? Le comportement des machines intelligentes est d’une importance croissante, bien sûr, mais il y a aussi le domaine 22 beaucoup plus large des comportement humains. Sartre a dit que « Tout a été compris, sauf comment vivre ». Est-il possible que ces recherches scientifiques puissent répondre à cette question de comment vivre une bonne vie ? Dans une certaine manière, ils l’essaient déjà. Actuellement il y a des milliers de projets de recherche en neurosciences, et des milliards d’euros sont investis dans ces recherches. Même si, pour le moment, ils concentrent sur des questions de comment nous vivons actuellement, plutôt que de comment nous devrions vivre. C’est sur ce point, avant de terminer cette intervention, je vous prie de me permettre une petite spéculation sur ce qui pourrait arriver dans ce domaine, basée sur quelques thèmes dont nous avons parlés ce soir.

Je voudrais spéculer, qu’au fond, nous partageons tous une communauté d'intérêts sur l’objet de nos projets de loi et de la société plus largement. Que presque tout le monde veut vivre dans une société où toute la population soit saine, aisée, et contente. Donc en débattant des lois, des règles et des mœurs qui vont définir nos comportements, nous débattons des chemins et des moyens pour atteindre ces buts, plutôt que des buts eux-mêmes. Par exemple, nous sommes tous d’accord pour souhaiter que tout le monde puisse profiter d’une retraite heureuse et satisfaisante. Il y a un désaccord parce que certain disent qu’il faut s’arrêter de travailler plus tôt afin d’en profiter quand on a encore une bonne santé et qu’on n’est pas trop épuisé ; pendant que d’autres disent qu’il faut assurer les fonds disponibles afin que tous puissent profiter de leur retraite dignement. Et beaucoup de temps, d’efforts, d’émotions et de lutte sont investis dans ce débat. 23 Serait-il possible de remplacer tous ces débats par la science ? J’ai mentionné il y a quelques minutes qu’on peut considérer un ordinateur comme une machine à débattre. Pourrait-on imaginer réaliser une machine capable de considérer des questions telles que des questions politiques de société ? Evidemment, l’objection première sera celle de complexité. La société est composée de millions d’individus, est chaque individu est complexe, mystérieux est surtout imprévisible. Comment donc prédire avec précision les réactions d’une population à telle ou telle politique ? Peut-être il y a une réponse dans toutes les idées que nous avons considérées jusqu’à maintenant. On peut dire que l’univers matériel est, au moins, aussi complexe que nos vies, mais nous avons constaté ce soir qu’il est fabriqué d’un nombre de composants, de blocs de constructions qui sont assemblés pour faire un tout. Nous avons vu les atomes, les lois de Newton et le fait que l’énergie et les matières sont interchangeables. Et que la vie, dans toute sa complexité, est basée sur un composant commun, la cellule ; en fait toute la vie sur cette planète provient d’une seule cellule originale. Actuellement les neuroscientifiques travaillent sur des modèles de comportement commun à tous les animaux. Par exemple, il y a un ver nématode qui présente des comportements qu’on peut reconnaître à partir de nos propres expériences : fuir quand ils ont peur, chercher de la nourriture quand ils ont faim, éviter les mauvaises odeurs etc. Les scientifiques apprennent beaucoup de ce ver, dont le comportement est assez prévisible. Ce ver n’a que 302 cellules nerveuses alors que nous en avons environ cent milliards – mais on constate beaucoup de similarités entre celles du ver et les nôtres. Donc, si on peut comprendre comment le comportement d’un ver se produit des 302 cellules, est-ce que c’est trop fantastique de dire qu’on arrivera, un jour, faire le même pour le comportement d’un humain ? Est-ce que ce n’est qu’une question d’échelle, et du temps ? Nous avons considéré les liens entre la science et les trois branches principales de la philosophie. J’espère que vous serez d’accord avec moi qu’il existe des liens, sous différentes formes dans les trois domaines, que la science a tenté de répondre aux questions soulevées dans chaque domaine, et que les réponses scientifiques ont souvent provoqué de nouvelles questions pour les philosophes. Donc je me tais, j’espère que vous avez trouvé quelque chose d’intéressant dans mes propos, et que vous aurez des commentaires ou des questions à partager.

De Chris Hayward.

Peut-on ne plus avoir peur ? Café-philo du mardi 14 mars 2023

 


         Peut-on ne plus avoir peur ?


Le 18 février 1976, le journaliste Roger Gicquel ouvre le journal télévisé de TF1 par la phrase suivante : « Bonsoir. La France a peur. Je crois qu'on peut le dire aussi nettement. (...) Oui, la France a peur et nous avons peur, et c'est un sentiment qu'il faut déjà que nous combattions je crois. Parce qu'on voit bien qu'il débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance immédiate et directe, et comme c’est difficile de ne pas céder à cette tentation quand on imagine la mort atroce de cet enfant. (…) »

Cette formule « La France a peur » a fait date parce qu’elle a été la révélation du retour d’un sentiment collectif de peur, alors que l’optimisme de trois décennies de reconstruction et de modernisation après la guerre et l’Occupation (Les trente glorieuses), avait fait croire qu’on l’avait laissé derrière soi.

Au début 1976, cette peur collective est motivée par un fait divers sidérant. Le coupable est arrêté. Mais pas la menace qu’il incarne – quelqu’un, comme tout le monde, peut tuer, arbitrairement un petit enfant qui rentre de l’école - devient dès lors sournoise, indéterminée (différente donc la peur sous l’Occupation qui était liée au bruit de bottes, au son d’une langue et au port d’un uniforme.)

Mais le journaliste dit autre chose : il faut combattre des envies folles de violence qui pourraient être engendrées par cette peur.

C’est là notre premier motif d’étonnement.

Qu’est-ce que vient faire cette menace de violence avec le sentiment de peur ?

Après tout, la peur n’est-elle pas liée au sentiment de sa vulnérabilité ? Ne porte-t-elle pas d’emblée à la fuite ?

En fait, ce qu’il faut reconnaître, ce que nous expérimentons constamment, c’est une sorte d’intimité entre la peur et la violence.

La peur a beau être un sentiment qui s’empare de tout son être pour le mettre dans un refus de la violence ; elle peut être aussi un aliment de la violence.

Or, la violence produit toujours de la peur. La violence pourrait bien être le principal facteur de peur.

Il y a donc la possibilité d’une boucle de rétroaction positive entre violence et peur : elles s’alimentent mutuellement, comme l’incendie se renforce de l’assèchement qu’il crée autour de lui et réciproquement. Ce qui peut mettre en danger la société elle-même.

Chacun le sait, la peur est un sentiment négatif, peut-être le sentiment le plus clairement négatif qui soit. On aimerait la congédier. On aimerait bien ne plus avoir peur.

Mais la peur n’est-elle pas prioritairement un problème social ? N’est-ce pas ce danger d’une violence généralisée, destructrice de la vie sociale, qui doit nous motiver pour examiner rationnellement la possibilité de ne plus avoir peur ?

C’est ce que semble confirmer le fait que dans le passé, dès l’Antiquité, au tournant des IVe et IIIe siècle avant J.-C., en une période très troublée de leur histoire, des philosophes grecs ont étudié la possibilité de ne plus avoir peur.


  1. La solution épicurienne

Pour Epicure le fond de peur qui altère le plaisir de vivre a deux causes claires : la superstition et la conscience d’être mortel.

- En ce qui concerne la superstition – Epicure croyait en l’existence des dieux – sa thèse est claire : 

« Considère qu'un dieu est un être immortel et bienheureux, conformément à l'idée que nous en avons. Ne lui attribue rien qui contredise cette immortalité et cette béatitude, par contre accorde-lui tout ce qui convient à l'immortalité et à la béatitude. » (Lettre à Ménécée)

Autrement dit dans leur béatitude immortelle, les dieux n’attendent rien de nous. Inutile de se soucier d’attirer leur bonnes grâces, inutile de redouter leurs colères et leurs punitions : ils s’en moquent.

Donc on peut sereinement évacuer toutes les peurs liées aux superstitions religieuses !...Et comme elles ont été importantes dans l’histoire ! cf Jean Delumeau, La peur en Occident, 1978.

- En ce qui concerne la peur de la mort, elle ne correspond à aucune expérience possible :

« Habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et que la mort est absence de sensation. » (Lettre à Ménécée)

Ce qui ne signifie pas que la mort, et ma future mort, ne soit pas une réalité objective. C’est une réalité, mais qui est telle qu’elle ne peut que totalement m’échapper. Donc je n’ai aucune raison d’en avoir peur.

D’autre part, la douleur est objectivement un bien en ce qu’elle nous signale un danger corporel. Et elle n’est pas un mal à redouter si on la déshabille de l’imaginaire dont on la recouvre.

Ayant disqualifié les principaux motifs de peur, Epicure préconise de vivre le plus possible en conformité avec la nature pour vivre heureux, c’est-à-dire, pour lui, dans la sérénité.

Vivre en conformité avec la nature, c’est sélectionner les désirs naturels (boire, manger chanter, aimer, etc.) et rejeter les désirs vains, ceux qui nous entretiennent dans le manque, désir du luxe, de l’enrichissement, de pouvoir, de gloire (enfin tous les désirs très valorisés dans notre société)

La sagesse épicurienne est ramassée dans la Maxime du quadruple remède :

« Les dieux ne sont pas à craindre
La mort n'est pas à craindre
On peut atteindre le bonheur>
On peut supprimer la douleur. »

Il faut avoir à l’esprit que le bonheur consiste pour les épicuriens, dans l’absence de troubles de l’âme. Autrement dit, une vie dans l’accumulation des plaisirs, et donc dans l’excitation permanente des désirs, qui est caractéristique de notre société de consommation, n’a rien à voir avec l’épicurisme. L’épicurien vise la paix de l’âme, la sérénité intérieure.

C’est un principe très intéressant de vouloir vivre en conformité avec la nature. Mais n’est-ce pas un principe qui doit être limité ? Car notre expérience humaine est aussi que la nature ne nous est pas toujours conforme. Elle peut être menaçante et quelquefois destructrice : maladies, épidémies, bêtes féroces, foudre, tremblements de terre, etc.

Et de ces manifestations naturelles, les humains ne peuvent qu’avoir peur !

Epicure minimise la peur, et en cela sa sagesse mérite notre attention, surtout par les temps qui courent, mais il ne l’élimine pas.

Les Stoïciens, contemporains de l’épicurisme, apparaissent, de ce point de vue, plus ambitieux.


  1. La solution stoïcienne

Pour le Stoïcien, le monde doit être considéré comme parfait au sens où le vrai Dieu, c’est la Raison qui gouverne le monde. Donc tout ce qui existe, tout ce qui arrive, a sa raison d’être, et ne pouvait être et arriver autrement. Le stoïcien, contrairement à l’épicurien, ne croit pas au hasard : il croit au destin.

Si des êtres ou des événements nous apparaissent négatifs, c’est uniquement parce que nous avons une vue partielle des choses.

L’humanité est la seule espèce qui possède une parcelle de la Raison du monde. C’est pourquoi elle peut connaître ce principe de l’ordre du monde. Et donc la seule chose qu’est amené à faire le sage est de maîtriser la seule réalité qui dépend de lui, c’est-à-dire ses représentations des événements, pour les voir, non pas en fonction de ses sentiments, non pas en fonction de ses intérêts particuliers, mais en fonction de l’ordre du monde réalisé par la Raison. Or c’est ordre ne peut être que parfait. C’est pourquoi les Stoïciens enseignent qu’il faut comprendre et accepter tout ce qui arrive en fonction de l’harmonie universelle.

On recueille de l’Antiquité l’histoire suivante. Encore esclave, le philosophe stoïcien Épictète (Ier siècle) était régulièrement maltraité par son propriétaire ; lors d’une de ces séances de violence, Épictète, imperturbable, avertit ainsi celui-ci : « Si tu continues, tu vas me casser la jambe ! », et l’autre de redoubler de violence devant l’impertinence de la remarque, jusqu’à ce que la jambe, effectivement, se brise et qu’Épictète conclue : « Tu vois, je t’avais pourtant prévenu ! ». C’est ainsi qu’Épictète serait devenu boiteux.

D’autre part le sage stoïcien sait que la perfection du monde implique qu’il soit éternel. Ainsi, s’il change, ce changement doit s’inscrire dans une périodicité : c’est la Grande Année (évaluée à quelques 5000 ans) de l’Eternel Retour des choses : toutes choses se reproduisent à l’identique au bout de la Grande Année, et ce que tu vis maintenant, tu le revivras indéfiniment.

Ainsi, l’homme de bien – le sage stoïcien – est immunisé contre la peur car plus rien ne peut le menacer. Il sait voir le bien dans tout ce qui arrive, et ce qui peut apparaître comme des maux inévitables, il sait les congédier en ne leur donnant pas son assentiment comme maux, mais en les replaçant dans l’harmonie du monde. Mieux il se sent définitivement en accord avec tous les êtres parce qu’il s’est mis à la hauteur de la Raison universelle qui les rend nécessaire à la beauté du monde. Il n’a aucune crainte de la mort puisqu’il sait que sa vie d’heureuse sérénité est destinée à être revécue indéfiniment.


Cette doctrine a-t-elle des points faibles ?

  1. Toute la liberté du sage est dans la maîtrise de sa vie intérieure. Mais l’on sait que cette maîtrise est en fait très limitée. Il y a :

    1. Les phénomènes de peur compulsive : Les phobies (du noir, des foules (agoraphobie), des araignées, serpents, …), le trac, la timidité, mais aussi le vertige - Pascal : « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut pour marcher à son ordinaire, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son, imagination prévaudra. Plusieurs ne sauraient en soutenir la pensée sans pâlir et suer. » (Pensées)

    2. Mais aussi la superstition – Vercors : « L’homme se distingue des animaux en ce qu’il porte des gri-gris, l’animal n’en porte pas »

    3. D’une manière générale tout ce qui relève, dans la pensée, de l’existence d’un inconscient – par exemple les obsessions. D’ailleurs l’inconscient lui-même, selon la théorie psychanalytique, est produit par la peur : ce sont les représentations angoissantes qui sont refoulées dans l’inconscient !


  2. Cette liberté du stage stoïcien – ne pas accepter les représentations porteuses de peur – est très particulière puisqu’elle ne porte que sur sa vie intérieure et refuse de se confronter aux réalités du monde pour le faire évoluer ! N’est-elle pas comme une coquille vide ? Cette vie de passivité-pour-être-heureux qu’elle implique est-elle encore une vie humaine ? Et si l’on est confronté au monde, lequel recèle des menaces, n’est-on pas inévitablement confronté à sa peur ?

Ces penseurs anciens n’atteignent pas le but qu’ils visent, la parfaite sérénité de l’âme, c’est-à-dire la disparition de tout motif d’avoir peur.

Car la nature ne nous est pas toujours conforme ; le monde en lequel nous vivons n’est décidément pas le lieu d’une harmonie universelle !

Pourtant, il faut garder de leur enseignement des leçons précieuses sur la maîtrise des représentations apeurantes par la raison : celles qui concernent la douleur, le divin, la mort. Ces philosophes nous apprenaient déjà à prendre du recul par rapport à tout l’imaginaire dont on nourrit nos peurs.

Mais si l’on prend en compte le monde tel qu’il nous est donné, c’est-à-dire souvent menaçant, comment ne plus avoir peur ?

Quelle est la solution la plus commune à cette question. ?

La sécurisation !


  1. La sécurité

Se mettre en sécurité consiste toujours à mettre en place des dispositifs techniques qui empêchent une menace extérieure d’intervenir dans notre vie.


- L’habitation

Le dispositif de base pour se sentir en sécurité est l’habitation.

Il est le moyen le plus élémentaire et le plus universel pour contrer une peur qui semble liée à une singulière vulnérabilité naturelle de l’espèce humaine

Le romain Sénèque (1er siècle), stoïcien, affirmait que l’espèce humaine est« La proie des bêtes sauvages, la victime la plus désarmée, le sang le plus facile à verser. Les autres animaux sont assez forts pour se protéger eux mêmes  … L'homme n'est environné que de faiblesse : il n'a ni la puissance des ongles ni celle des dents pour se faire redouter ; nu, sans défense, l'association est son bouclier. » (Des Bienfaits, IV, 18)

L’habitation consiste à circonscrire un espace réduit mais protégé où l’on peut vivre, collectivement – il s’agit la plupart du temps de la famille, plus ou moins élargie – sans peur.

L’habitat – la maison – protège des agressions climatiques et des bêtes féroces. Mais, en outre il pose une limite – l’espace privé – qu’un étranger ne peut franchir sans l’aval de l’habitant. Cf l’histoire édifiante des 3 petits cochons qui enseigne aux enfants l’exigence d’un habitat suffisamment sécurisé.

L’habitation inscrit la sécurisation au niveau de la plus petite unité sociale : la famille. Et il est vital pour l’espèce humaine que la famille soit prioritairement protégée, parce que les enfants sont les humains les plus vulnérables et que l’enjeu de leur protection est la continuation de l’espèce.

Elle crée donc, avec succès dans une société en paix, un espace et un temps où l’on a plus peur – mais cet espace et ce temps sont limités.

Car il ne saurait être question de passer tout son temps à la maison. Ne serait-ce que pour pourvoir aux biens nécessaires à l’entretien de la vie, il faut sortir de l’espace protégé de l’habitat, et s’aventurer dans l’espace ouvert.


- La sécurité publique

C’est pourquoi, depuis toujours, la mission première d’une organisation sociale au-dessus de la famille, l’Etat – lequel peut être réduit à la dimension d’une capitale régionale, comme les Cités grecques antiques, ou sur un espace plus vaste, voire à la dimension d’un empire (Rome), est d’assurer la sécurité publique – l’espace public, ouvert, s’oppose à l’espace privé, fermé.

Le mode de sécurisation publique le plus largement pratiqué est l’encadrement des comportements par des règles (lois) et des corps de gens en armes chargés de les faire respecter au-dedans, et de protéger des attaques venant de l’extérieur.

C’est pourquoi on peut définir l’Etat comme l’instance qui a le monopole de la violence légitime dans l’espace public.

La première remarque que l’on peut faire sur le mode étatique de sécurisation, est que la présence de personnes armées, en rendant quotidiennement visible l’existence de menaces, ne supprime pas la peur, elle l’entérine.

D’une part, si les armes sont là c’est que la menace est tapie quelque part.
D’autre la présence des armes, en elle-même, est un danger potentiel pour ceux qui sont dans leur voisinage et, ne les portant pas, n’en n’ont pas la maitrise.

Ainsi, la sécurisation publique, en ce qu’elle présuppose un corps de gens en arme, ne saurait supprimer la peur.

Mais elle la minimise certainement en ce qu’elle rend les menaces venant d’autrui dans l’espace ouvert. La force publique, en effet, détourne des réactions violentes inconsidérées, en présentant les menaces potentielles comme contrôlables par la puissance publique (il en était de même des remparts des villes naguère).

Mais une sécurité publique fiable se doit d’identifier de manière objective ces menaces. Or, peut-on anticiper toutes les menaces possibles ? Même s’il y a des services de renseignements compétents, on ne peut jamais être assuré d’y être parvenu.

Et cela est spécialement vrai dans le monde contemporain !


- L’insécurité latente

Car nous vivons de plus en plus dans une société (mondialisée) en laquelle se multiplient les menaces latentes – on qualifie de latentes des menaces qui ne sont pas reconnues en tant que telles par la puissance publique, mais sourdent de l‘expérience partagée dans la population, et quelquefois de l’apostrophe publique de lanceurs d’alerte !

Voulons-nous répertorier les menaces latentes qui font peur aujourd’hui ?

On peut déjà penser à la menaces des armes de guerre qui se produisent et se commercent abondamment dans le monde. Et dont l’utilisation se rapproche de nous.

Pensons aussi à toutes les menaces sont liées à l’industrialisation forcenée et de plus en plus techniquement avancée de la production des biens : La surmortalité liée à la pollution atmosphérique dans les zones de circulation dense ; les risques de cancers avec le PFAS dans les revêtements anti-adhésifs d’ustensiles culinaires, le Bisphénol-A des emballages plastiques, les résidus de pesticides systémiques dans les aliments.

Une mention spéciale au risque lié à la pollution par les déchets radioactifs de l’industrie nucléaire de production d’énergie. Certains de ces déchets sont les produits les plus durables que l’espèce humaine a généré. Et ce sont des menaces. Par exemple le plutonium 239 est particulièrement menaçant ; il est très toxique par son émission continue de rayons α. Dès lors qu’il est présent dans l’organisme, même en quantité infime (quelques microgrammes), il peut être mortel. D’autant plus que sa longévité est considérable : il faut 24 000 ans pour que sa radioactivité diminue de moitié. C’est donc une substance qu’il faut strictement confiner, non pas seulement hors des humains, mais hors de la biosphère, pour qu’elle ne la dévaste pas en s’insérant dans les chaînes alimentaires, pendant au moins 200 000 ans !

Or, on en est déjà aujourd’hui à devoir gérer plusieurs milliers de tonnes de ce déchet produit par l’industrie nucléaire.

Ajoutons que ce confinement est très délicat à réaliser : il doit être disséminé puisque la masse critique du plutonium 239 est de 10 kg – un bloc de 10 kg suffit pour que se déclenche spontanément la réaction en chaîne, c’est-à-dire pour que ça explose. Comme c’est un matériau extrêmement dense, un simple cube de 10 cm de côté serait déjà une bombe atomique.


- L’option populiste

Or toutes ces peurs induites par notre société de la modernité tardive – « tardive », c’est-à-dire qui survit dans l’abondance et la perte de l’idéal du Progrès – et qui ne sont pas prises en compte par la puissance publique risquent fort de se catalyser dans la haine de quelque groupe « bouc émissaire », selon un mécanisme de déplacement de l‘assignation de la menace vers un groupe social facilement identifiable par une petite différence et dans une situation vulnérable – lorsque cette petite différence est liée à son patrimoine génétique, c’est du racisme. Et c’est bien ce qui fait la fortune de leaders populistes auto-proclamés que de désigner publiquement ce groupe social comme menace essentielle.

Autrement dit, par le biais du populisme, les peurs latentes, non sérieusement prises en charge par les pouvoirs publiques, peuvent déboucher sur une violence sociale, laquelle à coup sûr, nourrira un surcroit de peur qui peut alimenter encore plus de violence dans un cycle infernal qui mènerait vers une violence généralisée.

D’autre part toute force publique peut être dévoyée vers une violence arbitraire. C’est ce qu’on voit lorsque le pouvoir l’utilise pour mater quelque groupe social qui lui est récalcitrant par déni de démocratie. Ou bien lorsque des forces de l’ordre sont annexées par une idéologie populiste qui les rendent injustement violentes à l’égard de parties de la populations remarquées par leur petite différence.

Il est donc clair que la tentative d’éliminer la peur par des dispositifs de sécurité est vaine. Elle peut même se retourner en son contraire, comme on vient de le voir.

Faut-il donc accepter de vivre avec ses peurs ? Le véritable problème n’est-il pas, non pas d’éliminer toute peur, mais de bien identifier les menaces qui génèrent la peur, car n’est-ce pas la seule voie pour la maîtriser, pour qu’elle ne débouche pas sur la violence ?

Alors notre problème devient : jusqu’à quel point peut-on élucider la source de nos peurs ?


  1. Caractère fondamental de la peur

La peur ne s’enracine-t-elle pas pour chacun dans la mémoire, sans doute le plus souvent inconsciente, de sa vulnérabilité infantile ? L’enfant, et d’autant plus qu’il est jeune, est l’être qui a peur et qui vit en fonction du besoin de sécurité.

Ne faut-il pas aller jusqu’à l’affirmation « l’individu humain a commencé par avoir peur ! » ?

Car le petit être issu de la parturition, projeté en atmosphère aérobie, qui doit trouver dans l’urgence une autre voie d’oxygénation, qui se voit livré subitement à la pesanteur, qui a perdu ses repères spatiaux, et bat de ses membres dans le vide, comment n’aurait-il pas, c’est le cas de le dire, la peur de sa vie ? C’est ce que le psychanalyste Otto Rank a appelé Le traumatisme de la naissance, titre de son livre éponyme (1924).

Heureusement la mère l’accueille bien vite à son sein et contre son corps, où il se trouve en sécurité. Cela a été, pour chacun de nous notre première expérience de sécurisation.

Ne faut-il pas en tirer la Conséquence : Cette expérience – du retour au corps de la mère – restera, pour toute sa vie, le modèle, le modèle, de toutes ses aspirations à la sécurité

Ce qui amène à cette autre conséquence : Le besoin de sécurité est fondamentalement régressif. Cela signifie qu’il nous tire en arrière, en deçà de l’exercice de notre liberté réfléchie, celle qui implique la délibération rationnelle pour déterminer quels sont les comportements possibles, et pourquoi choisir l’un d’entre eux.

Le besoin de sécurité nous tire vers l’irrationnel. C’est ce caractère qui pourrait expliquer le paradoxe que nous notions en introduction : le fait que la peur nourrisse si souvent la violence.

D’abord il faut remarquer que le fait que la peur nourrisse la violence a toujours une dimension collective. Elle se produit toujours au nom d’un sujet collectif qui affirme agir pour sa sécurité et qui pour cela s’en prend à un groupe social extérieur, en général d’ailleurs dans une situation plus vulnérable que la sienne, qu’il incrimine.

Se produit, à partir d’une peur partagée, une sorte de mécanique des sentiments bien décrite par Spinoza dans le livre III de l’Ethique (1677) :

La peur engendre en effet la haine de ce qui fait peur. Et la haine porte en elle le désir d’éliminer ce qui fait peur. Or, la haine a tendance à se porter, par imagination, sur tout autre objet (que la cause réelle de la peur) qui se remarque au moyen des sens par une similitude avec la cause de la peur. On se fixe sur cette similitude comme une différence d’avec le « nous » sujet de la haine, pour imputer au collectif qui en est l’objet le caractère nuisible qui, du coup nous fait appartenir au camp des bons.

Il faut rappeler que si l’on s’appuie sur ces différences perçues pour se créer des ennemis, on se trompe toujours parce que de petites différences, très secondaires, et qui n’existent que sur fond de ressemblances lesquelles sont immenses : ce sont les caractères généraux de la condition humaine – dont cette peur native propre à l’espèce.

La violence issue de peurs collectives est donc bien essentiellement irrationnelle.

Peut-être même que toute peur est irrationnelle car elle fait résonner cette peur inaugurale liée à l’événement de notre naissance, dont nous n’avons sans doute plus la mémoire consciente, mais qui est inscrite dans notre inconscient, et sans doute dans notre corps, et nous porte à une aspiration de sécurité archaïque : la sécurité dans la proximité avec autrui sous la direction d’un chef tout puissant qui fait écho au premier événement de sécurisation que nous avons vécu : la rencontre de l’extérieur avec la mère.

Mais alors l’essentiel n’est-il pas, non seulement d’avoir conscience de ce qui nous menace, mais aussi de reconnaître que nos peurs procèdent d’une racine irrationnelle. Ainsi, nous ne laisserions plus simplement être possédé par nos peurs. Nous pourrions prendre du recul, et par là de mieux maîtriser notre manière de réagir à nos peurs !

Peut-être faut-il accepter de vivre avec des peurs, en étant conscient de la manière dont elles nous constituent. Ma foi, nous avons bien accepté de continuer à vivre malgré la peur traumatisante qui a inauguré notre entrée dans le monde !


  1. La vertu de courage

Un historien Jean Delumeau a publié en 1978 un passionnant livre intitulé « La peur en Occident » ; il montre en particulier les désastres sociaux liés aux peurs imaginaires des élites entre le XIV° et XVIII°.

Faut-il en conclure que la peur est comme une faille dans la condition humaine – comme la marque de son imperfection, ou comme un stigmate de la Chute d’Adam (pour le croyant) ?

Mais ne peut-on pas tout autant défendre l’idée que la peur est nécessaire à la vie humaine ?

Il nécessaire que le tout petit enfant aie peur de tout ce qui fait irruption dans son environnement familier parce qu’il est objectivement très vulnérable.

La peur du noir a certainement été longtemps salutaire pour une espèce spécialement vulnérable la nuit du fait de son incapacité à utiliser la vue.

Et dans la vie courante, toujours, c’est la peur qui nous retient de comportements dangereux.

Le problème vient du fait que pour changer notre comportement, le plus spontanément la peur s’appuie sur l’imagination – on imagine la situation menaçante

Or, l’imagination peut facilement déborder la représentation de la réalité, si le terrain psychique est favorable. Et le terrain favorable serait un fond d’angoisse hérité du passé ce qui suppose des épisodes vécus comme dangereux et qui n’ont pas été compris ou réconfortés en temps voulu. Certainement on en a tous plus ou moins vécus.

Car l’angoisse peut être définie comme une peur indéterminée, qui reste comme suspendu dans le psychisme, entravant toute possibilité de sérénité, parce qu’elle est incapable d’identifier sa menace. La psychanalyse rend compte de symptômes pathologiques par cette menace angoissante, venant d’un passé traumatisant de l’individu, qui est l’objet d’un refoulement inconscient.

Or, ce fond d’angoisse, nous pouvons l’assigner après ce que nous avons dit sur la manière dont le nouveau-né vit ses premiers moments. Il serait une séquelle durable du traumatisme de la naissance. Nous serions tous angoissés de naissance.

Pourtant cela semble bien oublié du petit bambin de 4-5 ans qui se sent parti pour vivre indéfiniment. Il n’a pas encore conscience d’être mortel. La conscience de la mort n’arrive que tardivement chez l’enfant, avec l’âge de raison, à partir de 6 ans. Et ce n’est pas tant sa propre mort que désigne d’abord ce mot que la mort d’autrui, comme une curiosité incongrue.

La conscience de son caractère mortel ne vient que progressivement et de manière toujours plus prégnante avec l’âge.

Ne devons-nous pas alors accepter une incontournables peur de la mort ?

D’ailleurs pourquoi parler de peur de la mort ? Quelle représentation menaçante lui associe-t-on ? Si ce sont les douleurs d’une maladie mortelle, elles ne sont pas du tout obligées (sédation, mourir dans son lit en dormant). Si c’est ce corps figé, refroidi : je sais que ce n’est plus moi. Notre propre mort est irreprésentable. Et une peur dont la menace est irreprésentable est une angoisse.

Il y a donc une angoisse qui est lié au savoir que nous sommes nés comme précaire et que nous mourrons au bout de quelques décennies. C’est l’angoisse du savoir de notre finitude. Nous ne sommes que de passage dans le cours de l’aventure humaine sur cette planète, et de la manière dont nous ferons usage de notre liberté dépendra la valeur que prendra ce temps limité de vie.

On peut considérer que c’est là le motif de peur le plus profondément ancré en nous. Pourtant des penseurs de l’Antiquité grecque, comme Epicure, pensaient qu’on peut s’en délivrer par le raisonnement. Mais n’est-ce pas méconnaître le fond d’irrationnel de la peur, parce qu’elle un sentiment régressif, qui active des manières de se comporter propres à la prime enfance ?

Car, on le sait, la faiblesse de la peur est justement ce recours à l’imagination, qui la porte volontiers à se nourrir de menaces imaginaires dans un psychisme humain pris dans un fond d’angoisse du fait de sa finitude – ce qui met au risque de la violence.

Il faut alors reconnaître que la peur se développant ainsi sur un terreau fertile, devient une entrave à la liberté humaine. Ce qu’on très bien compris les autocrates qui stimulent des peurs comme moyen de pouvoir.

Comment récupérer sa liberté face aux obstacles que dressent les peurs ?

Il y a une capacité proprement humaine, traditionnellement traitée comme une importante vertu, aujourd’hui bien oubliée – sauf par Cynthia Fleury (La fin du courage 2011) – de surmonter les peurs : c’est le courage.

Le courage n’est pas le contraire de la peur. Le courage ne supprime pas la peur. Il a besoin de la peur. Car il s’appuie sur elle pour la surmonter. Il la métamorphose en prise de risque délibéré, mais calculé, en fonction de la valeur du but poursuivi, parce qu’il juge que ce but vaut les risques pris, et la peur immanquablement éprouvée.
Cf Vladimir Jankélévitch : « Pour être courageux, il faut avoir peur »

C’est pour cela que courage n’est pas hardiesse ou témérité expression qui signifient une méconnaissance, voire une négation de la menace, au moins une insensibilité à la peur.

Le courage s’applique d’abord à la conscience de sa finitude humaine, laquelle, toujours, commence par faire peur. Et bien le courage consiste à décider de faire quelque chose de bien de ce passage de quelques décennies parmi l’espèce humaine. Car c’est justement parce qu’il est fini que notre temps vécu peut avoir de la valeur – malheur à ceux qui vivent immortels, que peuvent-ils faire d’autre que se suicider ? – et ce bien ne saurait autre que de contribuer à valoriser l’humanité à travers ses choix libres.

Le courage est la véritable expression de la liberté humaine face à la peur. Alors que la lâcheté est sa démission : on n’agit pas, on ne fait que réagir !

Le courage est le moteur d’une entrée dans le monde qui permet de faire lien avec les autres de manière renouvelée, justement parce qu’il ouvre de nouvelles perspectives : il rend possible des actions qui semblaient inenvisageables parce que jugées trop menaçantes.

C’est pourquoi le courage n’existe pas autrement que comme acte courageux. Il n’est pas une vertu que l’un possèderait à vie et pas l’autre. Il n’y a pas des lâches et des courageux. On peut de façon surprenante se montrer courageux, après avoir été lâche, et réciproquement. Ce qui veut dire que dans le courage se manifeste le plus authentique de notre liberté humaine. Il faut être riche pour être charitable. Il faut être désintéressé par ce qui est jugé pour être juste. Il n’y a aucun appui circonstanciel pour être courageux. C’est tout le contraire puisqu’il y a la peur. La peur nous tire en arrière. Être courageux pour aller vers les valeurs auxquelles on croit nous fait avancer. C’est la liberté humaine nue qui s’exprime dans le courage.

Ce que Cynthia Fleury exprime ainsi :  « Impossible de se dire courageux. Il faut simplement l'être, dans l'instant. Impossible de s'en satisfaire. La chose n'est jamais réglée. Il y a toujours épreuve à surmonter pour prouver que l'on est courageux. »

Alors bon courage à nous !

                                              

                       Pierre-Jean Dessertine