Peut-on
ne plus avoir peur ?
Le
18 février 1976, le journaliste Roger Gicquel ouvre le journal
télévisé de TF1 par la phrase suivante : « Bonsoir. La France a
peur. Je crois qu'on peut le dire aussi nettement. (...) Oui, la
France a peur et nous avons peur, et c'est un sentiment qu'il faut
déjà que nous combattions je crois. Parce qu'on voit bien qu'il
débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance
immédiate et directe, et comme c’est difficile de ne pas céder à
cette tentation quand on imagine la mort atroce de cet enfant. (…)
»
Cette
formule « La France a peur » a fait date parce qu’elle
a été la révélation du retour d’un sentiment collectif de peur,
alors que l’optimisme de trois décennies de reconstruction et de
modernisation après la guerre et l’Occupation (Les trente
glorieuses), avait fait croire qu’on l’avait laissé derrière
soi.
Au
début 1976, cette peur collective est motivée par un fait divers
sidérant. Le coupable est arrêté. Mais pas la menace qu’il
incarne – quelqu’un, comme tout le monde, peut tuer,
arbitrairement un petit enfant qui rentre de l’école - devient dès
lors sournoise, indéterminée (différente donc la peur sous
l’Occupation qui était liée au bruit de bottes, au son d’une
langue et au port d’un uniforme.)
Mais
le journaliste dit autre chose : il faut combattre des envies
folles de violence qui pourraient être engendrées par cette peur.
C’est
là notre premier motif d’étonnement.
Qu’est-ce
que vient faire cette menace de violence avec le sentiment de peur ?
Après
tout, la peur n’est-elle pas liée au sentiment de sa
vulnérabilité ? Ne porte-t-elle pas d’emblée à la fuite ?
En
fait, ce qu’il faut reconnaître, ce que nous expérimentons
constamment, c’est une sorte d’intimité entre la peur et la
violence.
La
peur a beau être un sentiment qui s’empare de tout son être pour
le mettre dans un refus de la violence ; elle peut être aussi
un aliment de la violence.
Or,
la violence produit toujours de la peur. La violence pourrait bien
être le principal facteur de peur.
Il
y a donc la possibilité d’une boucle de rétroaction positive
entre violence et peur : elles s’alimentent
mutuellement, comme l’incendie se renforce de l’assèchement
qu’il crée autour de lui et réciproquement. Ce qui peut mettre en
danger la société elle-même.
Chacun
le sait, la peur est un sentiment négatif, peut-être le sentiment
le plus clairement négatif qui soit. On aimerait la congédier. On
aimerait bien ne plus avoir peur.
Mais
la peur n’est-elle pas prioritairement un problème social ?
N’est-ce pas ce danger d’une violence généralisée,
destructrice de la vie sociale, qui doit nous motiver pour examiner
rationnellement la possibilité de ne plus avoir peur ?
C’est
ce que semble confirmer le fait que dans le passé, dès l’Antiquité,
au tournant des IVe et IIIe siècle avant
J.-C., en une période très troublée de leur histoire, des
philosophes grecs ont étudié la possibilité de ne plus avoir peur.
La
solution épicurienne
Pour
Epicure le fond de peur qui altère le plaisir de vivre a deux causes
claires : la superstition et la conscience d’être
mortel.
-
En ce qui concerne la superstition – Epicure croyait en
l’existence des dieux – sa thèse est claire :
« Considère qu'un
dieu est un être immortel et bienheureux, conformément à l'idée
que nous en avons. Ne lui attribue rien qui contredise cette
immortalité et cette béatitude, par contre accorde-lui tout ce qui
convient à l'immortalité et à la béatitude. » (Lettre à
Ménécée)
Autrement
dit dans leur béatitude immortelle, les dieux n’attendent rien
de nous. Inutile de se soucier d’attirer leur bonnes grâces,
inutile de redouter leurs colères et leurs punitions : ils s’en
moquent.
Donc
on peut sereinement évacuer toutes les peurs liées aux
superstitions religieuses !...Et comme elles ont été
importantes dans l’histoire ! cf Jean Delumeau, La peur en
Occident, 1978.
-
En ce qui concerne la peur de la mort, elle ne correspond à
aucune expérience possible :
«
Habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il
n'y a de bien et de mal que dans la sensation et que la mort est
absence de sensation. » (Lettre à Ménécée)
Ce
qui ne signifie pas que la mort, et ma future mort, ne soit
pas une réalité objective. C’est une réalité, mais qui
est telle qu’elle ne peut que totalement m’échapper. Donc je
n’ai aucune raison d’en avoir peur.
D’autre
part, la douleur est objectivement un bien en ce qu’elle
nous signale un danger corporel. Et elle n’est pas un mal à
redouter si on la déshabille de l’imaginaire dont on la recouvre.
Ayant
disqualifié les principaux motifs de peur, Epicure préconise de
vivre le plus possible en conformité avec la nature pour
vivre heureux, c’est-à-dire, pour lui, dans la sérénité.
Vivre
en conformité avec la nature, c’est sélectionner les désirs
naturels (boire, manger chanter, aimer, etc.) et rejeter les
désirs vains, ceux qui nous entretiennent dans le manque,
désir du luxe, de l’enrichissement, de pouvoir, de gloire (enfin
tous les désirs très valorisés dans notre société)
La
sagesse épicurienne est ramassée dans la Maxime du quadruple
remède :
« Les
dieux ne sont pas à craindre
La mort n'est pas à craindre
On
peut atteindre le bonheur>
On peut supprimer la douleur. »
Il
faut avoir à l’esprit que le bonheur consiste pour les
épicuriens, dans l’absence de troubles de l’âme. Autrement dit,
une vie dans l’accumulation des plaisirs, et donc dans l’excitation
permanente des désirs, qui est caractéristique de notre société
de consommation, n’a rien à voir avec l’épicurisme. L’épicurien
vise la paix de l’âme, la sérénité intérieure.
C’est
un principe très intéressant de vouloir vivre en conformité avec
la nature. Mais n’est-ce pas un principe qui doit être limité ?
Car notre expérience humaine est aussi que la nature ne nous est
pas toujours conforme. Elle peut être menaçante et quelquefois
destructrice : maladies, épidémies, bêtes féroces, foudre,
tremblements de terre, etc.
Et
de ces manifestations naturelles, les humains ne peuvent qu’avoir
peur !
Epicure
minimise la peur, et en cela sa sagesse mérite notre attention,
surtout par les temps qui courent, mais il ne l’élimine pas.
Les
Stoïciens, contemporains de l’épicurisme, apparaissent, de ce
point de vue, plus ambitieux.
La
solution stoïcienne
Pour
le Stoïcien, le monde doit être considéré comme parfait
au sens où le vrai Dieu, c’est la Raison qui gouverne le
monde. Donc tout ce qui existe, tout ce qui arrive, a sa raison
d’être, et ne pouvait être et arriver autrement. Le stoïcien,
contrairement à l’épicurien, ne croit pas au hasard : il
croit au destin.
Si
des êtres ou des événements nous apparaissent négatifs,
c’est uniquement parce que nous avons une vue partielle des
choses.
L’humanité
est la seule espèce qui possède une parcelle de la Raison du
monde. C’est pourquoi elle peut connaître ce principe de l’ordre
du monde. Et donc la seule chose qu’est amené à faire le sage est
de maîtriser la seule réalité qui dépend de lui, c’est-à-dire
ses représentations des événements, pour les voir, non pas
en fonction de ses sentiments, non pas en fonction de ses intérêts
particuliers, mais en fonction de l’ordre du monde réalisé par la
Raison. Or c’est ordre ne peut être que parfait. C’est pourquoi
les Stoïciens enseignent qu’il faut comprendre et accepter tout ce
qui arrive en fonction de l’harmonie universelle.
On recueille de
l’Antiquité l’histoire suivante. Encore esclave, le philosophe
stoïcien Épictète (Ier siècle) était
régulièrement maltraité par son propriétaire ; lors d’une
de ces séances de violence, Épictète, imperturbable, avertit ainsi
celui-ci : « Si tu continues, tu vas me casser la
jambe ! », et l’autre de redoubler de violence devant
l’impertinence de la remarque, jusqu’à ce que la jambe,
effectivement, se brise et qu’Épictète conclue : « Tu
vois, je t’avais pourtant prévenu ! ». C’est ainsi
qu’Épictète serait devenu boiteux.
D’autre
part le sage stoïcien sait que la perfection du monde implique qu’il
soit éternel. Ainsi, s’il change, ce changement doit s’inscrire
dans une périodicité : c’est la Grande Année (évaluée à
quelques 5000 ans) de l’Eternel Retour des choses :
toutes choses se reproduisent à l’identique au bout de la Grande
Année, et ce que tu vis maintenant, tu le revivras indéfiniment.
Ainsi,
l’homme de bien – le sage stoïcien – est immunisé contre la
peur car plus rien ne peut le menacer. Il sait voir le bien dans tout
ce qui arrive, et ce qui peut apparaître comme des maux inévitables,
il sait les congédier en ne leur donnant pas son assentiment comme
maux, mais en les replaçant dans l’harmonie du monde. Mieux il se
sent définitivement en accord avec tous les êtres parce qu’il
s’est mis à la hauteur de la Raison universelle qui les rend
nécessaire à la beauté du monde. Il n’a aucune crainte de la
mort puisqu’il sait que sa vie d’heureuse sérénité est
destinée à être revécue indéfiniment.
Cette
doctrine a-t-elle des points faibles ?
Toute
la liberté du sage est dans la maîtrise de sa vie intérieure.
Mais l’on sait que cette maîtrise est en fait très limitée.
Il y a :
Les
phénomènes de peur compulsive : Les phobies (du noir,
des foules (agoraphobie), des araignées, serpents, …), le trac,
la timidité, mais aussi le vertige - Pascal : « Le plus
grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne
faut pour marcher à son ordinaire, s’il y a au-dessous un
précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son,
imagination prévaudra. Plusieurs ne sauraient en soutenir la
pensée sans pâlir et suer. » (Pensées)
Mais
aussi la superstition – Vercors : « L’homme se
distingue des animaux en ce qu’il porte des gri-gris, l’animal
n’en porte pas »
D’une
manière générale tout ce qui relève, dans la pensée, de
l’existence d’un inconscient – par exemple les obsessions.
D’ailleurs l’inconscient lui-même, selon la théorie
psychanalytique, est produit par la peur : ce sont les
représentations angoissantes qui sont refoulées dans
l’inconscient !
Cette
liberté du stage stoïcien – ne pas accepter les
représentations porteuses de peur – est très particulière
puisqu’elle ne porte que sur sa vie intérieure et refuse de se
confronter aux réalités du monde pour le faire évoluer !
N’est-elle pas comme une coquille vide ? Cette vie de
passivité-pour-être-heureux qu’elle implique est-elle
encore une vie humaine ? Et si l’on est confronté au monde,
lequel recèle des menaces, n’est-on pas inévitablement confronté
à sa peur ?
Ces
penseurs anciens n’atteignent pas le but qu’ils visent, la
parfaite sérénité de l’âme, c’est-à-dire la disparition de
tout motif d’avoir peur.
Car
la nature ne nous est pas toujours conforme ; le monde en lequel
nous vivons n’est décidément pas le lieu d’une harmonie
universelle !
Pourtant,
il faut garder de leur enseignement des leçons précieuses sur la
maîtrise des représentations apeurantes par la raison : celles
qui concernent la douleur, le divin, la mort. Ces philosophes nous
apprenaient déjà à prendre du recul par rapport à tout
l’imaginaire dont on nourrit nos peurs.
Mais
si l’on prend en compte le monde tel qu’il nous est donné,
c’est-à-dire souvent menaçant, comment ne plus avoir peur ?
Quelle
est la solution la plus commune à cette question. ?
La
sécurisation !
La
sécurité
Se
mettre en sécurité consiste toujours à mettre en place des
dispositifs techniques qui empêchent une menace extérieure
d’intervenir dans notre vie.
-
L’habitation
Le
dispositif de base pour se sentir en sécurité est l’habitation.
Il
est le moyen le plus élémentaire et le plus universel pour contrer
une peur qui semble liée à une singulière vulnérabilité
naturelle de l’espèce humaine
Le romain Sénèque
(1er siècle), stoïcien, affirmait que l’espèce
humaine est« La proie des bêtes sauvages, la victime la plus
désarmée, le sang le plus facile à verser. Les autres animaux sont
assez forts pour se protéger eux mêmes … L'homme n'est
environné que de faiblesse : il n'a ni la puissance des ongles ni
celle des dents pour se faire redouter ; nu, sans défense,
l'association est son bouclier. » (Des Bienfaits, IV,
18)
L’habitation
consiste à circonscrire un espace réduit mais protégé où l’on
peut vivre, collectivement – il s’agit la plupart du temps de la
famille, plus ou moins élargie – sans peur.
L’habitat
– la maison – protège des agressions climatiques et des bêtes
féroces. Mais, en outre il pose une limite – l’espace privé –
qu’un étranger ne peut franchir sans l’aval de l’habitant. Cf
l’histoire édifiante des 3 petits cochons qui enseigne aux enfants
l’exigence d’un habitat suffisamment sécurisé.
L’habitation
inscrit la sécurisation au niveau de la plus petite unité sociale :
la famille. Et il est vital pour l’espèce humaine que la famille
soit prioritairement protégée, parce que les enfants sont les
humains les plus vulnérables et que l’enjeu de leur protection est
la continuation de l’espèce.
Elle
crée donc, avec succès dans une société en paix, un espace et un
temps où l’on a plus peur – mais cet espace et ce temps sont
limités.
Car
il ne saurait être question de passer tout son temps à la maison.
Ne serait-ce que pour pourvoir aux biens nécessaires à l’entretien
de la vie, il faut sortir de l’espace protégé de l’habitat, et
s’aventurer dans l’espace ouvert.
-
La sécurité publique
C’est
pourquoi, depuis toujours, la mission première d’une organisation
sociale au-dessus de la famille, l’Etat – lequel peut être
réduit à la dimension d’une capitale régionale, comme les Cités
grecques antiques, ou sur un espace plus vaste, voire à la dimension
d’un empire (Rome), est d’assurer la sécurité publique –
l’espace public, ouvert, s’oppose à l’espace privé, fermé.
Le
mode de sécurisation publique le plus largement pratiqué est
l’encadrement des comportements par des règles (lois) et des corps
de gens en armes chargés de les faire respecter au-dedans, et de
protéger des attaques venant de l’extérieur.
C’est
pourquoi on peut définir l’Etat comme l’instance qui a le
monopole de la violence légitime dans l’espace public.
La
première remarque que l’on peut faire sur le mode étatique de
sécurisation, est que la présence de personnes armées, en
rendant quotidiennement visible l’existence de menaces, ne
supprime pas la peur, elle l’entérine.
D’une
part, si les armes sont là c’est que la menace est tapie quelque
part.
D’autre la présence des armes, en elle-même, est un
danger potentiel pour ceux qui sont dans leur voisinage et, ne les
portant pas, n’en n’ont pas la maitrise.
Ainsi,
la sécurisation publique, en ce qu’elle présuppose un corps de
gens en arme, ne saurait supprimer la peur.
Mais
elle la minimise certainement en ce qu’elle rend les menaces venant
d’autrui dans l’espace ouvert. La force publique, en effet,
détourne des réactions violentes inconsidérées, en
présentant les menaces potentielles comme contrôlables par la
puissance publique (il en était de même des remparts des villes
naguère).
Mais
une sécurité publique fiable se doit d’identifier de manière
objective ces menaces. Or, peut-on anticiper toutes les menaces
possibles ? Même s’il y a des services de renseignements
compétents, on ne peut jamais être assuré d’y être
parvenu.
Et
cela est spécialement vrai dans le monde contemporain !
-
L’insécurité latente
Car
nous vivons de plus en plus dans une société (mondialisée) en
laquelle se multiplient les menaces latentes – on qualifie
de latentes des menaces qui ne sont pas reconnues en tant que
telles par la puissance publique, mais sourdent de l‘expérience
partagée dans la population, et quelquefois de l’apostrophe
publique de lanceurs d’alerte !
Voulons-nous
répertorier les menaces latentes qui font peur aujourd’hui ?
On
peut déjà penser à la menaces des armes de guerre qui se
produisent et se commercent abondamment dans le monde. Et dont
l’utilisation se rapproche de nous.
Pensons
aussi à toutes les menaces sont liées à l’industrialisation
forcenée et de plus en plus techniquement avancée de la production
des biens : La surmortalité liée à la pollution atmosphérique
dans les zones de circulation dense ; les risques de cancers
avec le PFAS dans les revêtements anti-adhésifs d’ustensiles
culinaires, le Bisphénol-A des emballages plastiques, les résidus
de pesticides systémiques dans les aliments.
Une
mention spéciale au risque lié à la pollution par les déchets
radioactifs de l’industrie nucléaire de production d’énergie.
Certains de ces déchets sont les produits les plus durables que
l’espèce humaine a généré. Et ce sont des menaces. Par exemple
le plutonium 239 est particulièrement menaçant ; il est très
toxique par son émission continue de rayons α. Dès lors qu’il
est présent dans l’organisme, même en quantité infime (quelques
microgrammes), il peut être mortel. D’autant plus que sa longévité
est considérable : il faut 24 000 ans pour que sa radioactivité
diminue de moitié. C’est donc une substance qu’il faut
strictement confiner, non pas seulement hors des humains, mais hors
de la biosphère, pour qu’elle ne la dévaste pas en s’insérant
dans les chaînes alimentaires, pendant au moins 200 000 ans !
Or,
on en est déjà aujourd’hui à devoir gérer plusieurs milliers de
tonnes de ce déchet produit par l’industrie nucléaire.
Ajoutons
que ce confinement est très délicat à réaliser : il doit être
disséminé puisque la masse critique du plutonium 239 est de 10 kg –
un bloc de 10 kg suffit pour que se déclenche spontanément la
réaction en chaîne, c’est-à-dire pour que ça explose. Comme
c’est un matériau extrêmement dense, un simple cube de 10 cm de
côté serait déjà une bombe atomique.
-
L’option populiste
Or
toutes ces peurs induites par notre société de la modernité
tardive – « tardive », c’est-à-dire qui survit dans
l’abondance et la perte de l’idéal du Progrès – et qui ne
sont pas prises en compte par la puissance publique risquent fort
de se catalyser dans la haine de quelque groupe « bouc
émissaire », selon un mécanisme de déplacement de
l‘assignation de la menace vers un groupe social facilement
identifiable par une petite différence et dans une situation
vulnérable – lorsque cette petite différence est liée à son
patrimoine génétique, c’est du racisme. Et c’est bien ce qui
fait la fortune de leaders populistes auto-proclamés que de désigner
publiquement ce groupe social comme menace essentielle.
Autrement
dit, par le biais du populisme, les peurs latentes, non sérieusement
prises en charge par les pouvoirs publiques, peuvent déboucher sur
une violence sociale, laquelle à coup sûr, nourrira un surcroit de
peur qui peut alimenter encore plus de violence dans un cycle
infernal qui mènerait vers une violence généralisée.
D’autre
part toute force publique peut être dévoyée vers une violence
arbitraire. C’est ce qu’on voit lorsque le pouvoir l’utilise
pour mater quelque groupe social qui lui est récalcitrant par
déni de démocratie. Ou bien lorsque des forces de l’ordre sont
annexées par une idéologie populiste qui les rendent injustement
violentes à l’égard de parties de la populations remarquées
par leur petite différence.
Il
est donc clair que la tentative d’éliminer la peur par des
dispositifs de sécurité est vaine. Elle peut même se retourner en
son contraire, comme on vient de le voir.
Faut-il
donc accepter de vivre avec ses peurs ? Le véritable problème
n’est-il pas, non pas d’éliminer toute peur, mais de bien
identifier les menaces qui génèrent la peur, car n’est-ce pas la
seule voie pour la maîtriser, pour qu’elle ne débouche pas sur la
violence ?
Alors
notre problème devient : jusqu’à quel point peut-on élucider
la source de nos peurs ?
Caractère
fondamental de la peur
La
peur ne s’enracine-t-elle pas pour chacun dans la mémoire, sans
doute le plus souvent inconsciente, de sa vulnérabilité
infantile ? L’enfant, et d’autant plus qu’il est
jeune, est l’être qui a peur et qui vit en fonction du besoin de
sécurité.
Ne
faut-il pas aller jusqu’à l’affirmation « l’individu humain a
commencé par avoir peur ! » ?
Car
le petit être issu de la parturition, projeté en atmosphère
aérobie, qui doit trouver dans l’urgence une autre voie
d’oxygénation, qui se voit livré subitement à la pesanteur, qui
a perdu ses repères spatiaux, et bat de ses membres dans le vide,
comment n’aurait-il pas, c’est le cas de le dire, la peur de sa
vie ? C’est ce que le psychanalyste Otto Rank a appelé Le
traumatisme de la naissance, titre de son livre éponyme (1924).
Heureusement
la mère l’accueille bien vite à son sein et contre son corps, où
il se trouve en sécurité. Cela a été, pour chacun de nous notre
première expérience de sécurisation.
Ne
faut-il pas en tirer la Conséquence : Cette expérience – du
retour au corps de la mère – restera, pour toute sa vie, le
modèle, le modèle, de toutes ses aspirations à la sécurité
Ce
qui amène à cette autre conséquence : Le besoin de
sécurité est fondamentalement régressif. Cela signifie
qu’il nous tire en arrière, en deçà de l’exercice de notre
liberté réfléchie, celle qui implique la délibération
rationnelle pour déterminer quels sont les comportements possibles,
et pourquoi choisir l’un d’entre eux.
Le
besoin de sécurité nous tire vers l’irrationnel. C’est
ce caractère qui pourrait expliquer le paradoxe que nous notions en
introduction : le fait que la peur nourrisse si souvent la
violence.
D’abord
il faut remarquer que le fait que la peur nourrisse la violence a
toujours une dimension collective. Elle se produit toujours au
nom d’un sujet collectif qui affirme agir pour sa sécurité et qui
pour cela s’en prend à un groupe social extérieur, en général
d’ailleurs dans une situation plus vulnérable que la sienne, qu’il
incrimine.
Se
produit, à partir d’une peur partagée, une sorte de mécanique
des sentiments bien décrite par Spinoza dans le livre III de
l’Ethique (1677) :
La
peur engendre en effet la haine de ce qui fait peur. Et
la haine porte en elle le désir d’éliminer ce qui
fait peur. Or, la haine a tendance à se porter, par imagination,
sur tout autre objet (que la cause réelle de la peur) qui se
remarque au moyen des sens par une similitude avec la cause de la
peur. On se fixe sur cette similitude comme une différence d’avec
le « nous » sujet de la haine, pour imputer au collectif
qui en est l’objet le caractère nuisible qui, du coup nous fait
appartenir au camp des bons.
Il
faut rappeler que si l’on s’appuie sur ces différences perçues
pour se créer des ennemis, on se trompe toujours parce que de
petites différences, très secondaires, et qui n’existent que sur
fond de ressemblances lesquelles sont immenses : ce sont les
caractères généraux de la condition humaine – dont cette peur
native propre à l’espèce.
La
violence issue de peurs collectives est donc bien essentiellement
irrationnelle.
Peut-être
même que toute peur est irrationnelle car elle fait résonner
cette peur inaugurale liée à l’événement de notre naissance,
dont nous n’avons sans doute plus la mémoire consciente, mais qui
est inscrite dans notre inconscient, et sans doute dans notre corps,
et nous porte à une aspiration de sécurité archaïque : la
sécurité dans la proximité avec autrui sous la direction d’un
chef tout puissant qui fait écho au premier événement de
sécurisation que nous avons vécu : la rencontre de l’extérieur
avec la mère.
Mais
alors l’essentiel n’est-il pas, non seulement d’avoir
conscience de ce qui nous menace, mais aussi de reconnaître que nos
peurs procèdent d’une racine irrationnelle. Ainsi, nous ne
laisserions plus simplement être possédé par nos peurs. Nous
pourrions prendre du recul, et par là de mieux maîtriser notre
manière de réagir à nos peurs !
Peut-être
faut-il accepter de vivre avec des peurs, en étant conscient de la
manière dont elles nous constituent. Ma foi, nous avons bien accepté
de continuer à vivre malgré la peur traumatisante qui a inauguré
notre entrée dans le monde !
La
vertu de courage
Un
historien Jean Delumeau a publié en 1978 un passionnant livre
intitulé « La peur en Occident » ; il
montre en particulier les désastres sociaux liés aux peurs
imaginaires des élites entre le XIV° et XVIII°.
Faut-il
en conclure que la peur est comme une faille dans la condition
humaine – comme la marque de son imperfection, ou comme un stigmate
de la Chute d’Adam (pour le croyant) ?
Mais
ne peut-on pas tout autant défendre l’idée que la peur est
nécessaire à la vie humaine ?
Il
nécessaire que le tout petit enfant aie peur de tout ce qui
fait irruption dans son environnement familier parce qu’il est
objectivement très vulnérable.
La
peur du noir a certainement été longtemps salutaire pour une
espèce spécialement vulnérable la nuit du fait de son incapacité
à utiliser la vue.
Et
dans la vie courante, toujours, c’est la peur qui nous retient
de comportements dangereux.
Le
problème vient du fait que pour changer notre comportement, le plus
spontanément la peur s’appuie sur l’imagination – on imagine
la situation menaçante
Or,
l’imagination peut facilement déborder la représentation de la
réalité, si le terrain psychique est favorable. Et le
terrain favorable serait un fond d’angoisse hérité du
passé ce qui suppose des épisodes vécus comme dangereux et qui
n’ont pas été compris ou réconfortés en temps voulu.
Certainement on en a tous plus ou moins vécus.
Car
l’angoisse peut être définie comme une peur indéterminée,
qui reste comme suspendu dans le psychisme, entravant toute
possibilité de sérénité, parce qu’elle est incapable
d’identifier sa menace. La psychanalyse rend compte de symptômes
pathologiques par cette menace angoissante, venant d’un passé
traumatisant de l’individu, qui est l’objet d’un refoulement
inconscient.
Or,
ce fond d’angoisse, nous pouvons l’assigner après ce que nous
avons dit sur la manière dont le nouveau-né vit ses premiers
moments. Il serait une séquelle durable du traumatisme de la
naissance. Nous serions tous angoissés de naissance.
Pourtant
cela semble bien oublié du petit bambin de 4-5 ans qui se sent parti
pour vivre indéfiniment. Il n’a pas encore conscience
d’être mortel. La conscience de la mort n’arrive que
tardivement chez l’enfant, avec l’âge de raison, à partir de 6
ans. Et ce n’est pas tant sa propre mort que désigne d’abord
ce mot que la mort d’autrui, comme une curiosité incongrue.
La
conscience de son caractère mortel ne vient que progressivement et
de manière toujours plus prégnante avec l’âge.
Ne
devons-nous pas alors accepter une incontournables peur de la
mort ?
D’ailleurs
pourquoi parler de peur de la mort ? Quelle
représentation menaçante lui associe-t-on ? Si ce sont les
douleurs d’une maladie mortelle, elles ne sont pas du tout obligées
(sédation, mourir dans son lit en dormant). Si c’est ce corps
figé, refroidi : je sais que ce n’est plus moi. Notre
propre mort est irreprésentable. Et une peur dont la menace est
irreprésentable est une angoisse.
Il
y a donc une angoisse qui est lié au savoir que nous sommes nés
comme précaire et que nous mourrons au bout de quelques décennies.
C’est l’angoisse du savoir de notre finitude. Nous ne
sommes que de passage dans le cours de l’aventure humaine sur cette
planète, et de la manière dont nous ferons usage de notre liberté
dépendra la valeur que prendra ce temps limité de vie.
On
peut considérer que c’est là le motif de peur le plus
profondément ancré en nous. Pourtant des penseurs de l’Antiquité
grecque, comme Epicure, pensaient qu’on peut s’en délivrer par
le raisonnement. Mais n’est-ce pas méconnaître le fond
d’irrationnel de la peur, parce qu’elle un sentiment régressif,
qui active des manières de se comporter propres à la prime
enfance ?
Car,
on le sait, la faiblesse de la peur est justement ce recours à
l’imagination, qui la porte volontiers à se nourrir de
menaces imaginaires dans un psychisme humain pris dans un fond
d’angoisse du fait de sa finitude – ce qui met au risque de la
violence.
Il
faut alors reconnaître que la peur se développant ainsi sur
un terreau fertile, devient une entrave à la liberté
humaine. Ce qu’on très bien compris les autocrates qui stimulent
des peurs comme moyen de pouvoir.
Comment
récupérer sa liberté face aux obstacles que dressent les peurs ?
Il
y a une capacité proprement humaine, traditionnellement traitée
comme une importante vertu, aujourd’hui bien oubliée – sauf par
Cynthia Fleury (La fin du courage 2011) – de
surmonter les peurs : c’est le courage.
Le
courage n’est pas le contraire de la peur. Le courage ne
supprime pas la peur. Il a besoin de la peur. Car il s’appuie
sur elle pour la surmonter. Il la métamorphose en prise de risque
délibéré, mais calculé, en fonction de la valeur du but
poursuivi, parce qu’il juge que ce but vaut les risques pris, et la
peur immanquablement éprouvée.
Cf Vladimir Jankélévitch :
« Pour être courageux, il faut avoir peur »
C’est
pour cela que courage n’est pas hardiesse ou témérité expression
qui signifient une méconnaissance, voire une négation de la menace,
au moins une insensibilité à la peur.
Le
courage s’applique d’abord à la conscience de sa finitude
humaine, laquelle, toujours, commence par faire peur. Et bien le
courage consiste à décider de faire quelque chose de bien de
ce passage de quelques décennies parmi l’espèce humaine. Car
c’est justement parce qu’il est fini que notre temps vécu peut
avoir de la valeur – malheur à ceux qui vivent immortels, que
peuvent-ils faire d’autre que se suicider ? – et ce bien ne
saurait autre que de contribuer à valoriser l’humanité à travers
ses choix libres.
Le
courage est la véritable expression de la liberté humaine face à
la peur. Alors que la lâcheté est sa démission : on n’agit
pas, on ne fait que réagir !
Le
courage est le moteur d’une entrée dans le monde qui permet de
faire lien avec les autres de manière renouvelée, justement parce
qu’il ouvre de nouvelles perspectives : il rend possible des
actions qui semblaient inenvisageables parce que jugées trop
menaçantes.
C’est
pourquoi le courage n’existe pas autrement que comme acte
courageux. Il n’est pas une vertu que l’un possèderait à vie et
pas l’autre. Il n’y a pas des lâches et des courageux. On peut
de façon surprenante se montrer courageux, après avoir été lâche,
et réciproquement. Ce qui veut dire que dans le courage se manifeste
le plus authentique de notre liberté humaine. Il faut être riche
pour être charitable. Il faut être désintéressé par ce qui est
jugé pour être juste. Il n’y a aucun appui circonstanciel pour
être courageux. C’est tout le contraire puisqu’il y a la peur.
La peur nous tire en arrière. Être courageux pour aller vers les
valeurs auxquelles on croit nous fait avancer. C’est la liberté
humaine nue qui s’exprime dans le courage.
Ce
que Cynthia Fleury exprime ainsi : « Impossible de se
dire courageux. Il faut simplement l'être, dans l'instant.
Impossible de s'en satisfaire. La chose n'est jamais réglée. Il y a
toujours épreuve à surmonter pour prouver que l'on est courageux. »
Alors
bon courage à nous !
Pierre-Jean Dessertine