Café philo du 10 septembre 2024 Pierre-Jean Dessertine

MANQUONS-NOUS DE CONFIANCE ?


Il m’a semblé intéressant que nous échangions ensemble sur l’idée de confiance. On peut en effet soupçonner que ce petit mot – confiance – est généralement sous-estimé par la pensée, en particulier philosophique.

Il faut partir du fait que nous sommes, nous humains, des êtres sociaux. Or, notre nature d’êtres sociaux est à la fois une solution et un problème.

C’est une solution parce que seule notre coopération nous a donné une puissance suffisante pour asseoir la viabilité de notre espèce, alors qu’elle était d’emblée particulièrement vulnérable dans un environnement a priori hostile – nudité, absence d’attributs naturels de défense ou d’attaque conséquents, néoténie…

C’est un problème parce que nos tendances spontanées à la domination, à l’appropriation, à l’amour-propre, menacent sans arrêt d’allumer des foyers de violence dans la société.

Besoin de coopération et menace de violence - C’est ce que Kant appelait « l’insociable sociabilité » de l’humain.

C’est pour cela qu’aujourd’hui, dès qu’on parle de société on pense à la nécessité de régulation des rapports humains par le droit. Le droit, c’est-à-dire des règles de comportements écrites, connues de tous, avec une Justice publique et une force armée publique, pour les faire appliquer.

On oublie cependant qu’il y a une autre manière que le droit, au moins aussi importante, de réguler les rapports sociaux, et qui en tous cas précèdent toujours l’apparition du droit. Ce sont les rapports de confiance/défiance

Oui, c’est comme régulateur des rapports sociaux, en le distinguant de cet autre régulateur beaucoup plus voyant qu’est le droit, que je vous propose d’aborder la notion de confiance.

On peut déjà remarquer que cette approche exclut l’usage non social du mot « confiance » comme dans la confiance en soi. Disons simplement que s’opère dans cette expression un glissement de sens du mot « confiance ». On pourra y revenir.

Je vous propose, comme point de départ, de définir la confiance comme une croyance portant sur autrui,

La confiance est la croyance accordée à autrui de choisir ce que nous jugeons être les bons comportements. La défiance serait alors la croyance qu’autrui est susceptible de choisir des comportements néfastes.


La confiance comme règle de vie sociale


On comprend alors que le couple dialectique confiance/défiance permet à chacun de choisir avec qui il veut coopérer pour améliorer ses conditions de vie, et avancer vers le bien commun de la société. C’est en cela la confiance permet de régler la vie sociale.

Et la règle de confiance/défiance est une règle très intéressante par rapport au droit car venant, pour chacun, de son expérience propre, elle permet la meilleure adaptation à son environnement social. Alors que le droit est aveugle : il s’applique uniformément sans tenir compte des circonstances particulières.

Alors pourquoi le droit, pourquoi ne pas s‘en tenir à nos rapports de confiance/défiance ?

Parce que la confiance relève de la croyance !


La confiance comme croyance


La croyance est une forme de savoir. Au fond c’est la forme de savoir qui s’oppose à la science : la science c’est le savoir suffisamment fondé objectivement – c’est-à-dire le savoir sur lequel tout le monde peut s’accorder – en un même lieu, deux solides, dans le vide, chutent à la même vitesse.

La croyance est le savoir insuffisamment fondé objectivement, et donc qui s’appuie sur la subjectivité pour être adopté. Or, ce qui relève irrémédiablement de la subjectivité dans la personne humaine, c’est-à-dire ce qui ne peut jamais être partagé de la même manière avec autrui, c’est tout le domaine de son affectivité. Une personne à qui l’on dit « Je t’aime », oui, on lui dit quelque chose de très positif ! Mais on lui met surtout un gros nuage d’obscurité entre les pattes : « Qu’est-ce qu’il/elle veut vraiment dire en employant ce mot ? » – veut-il coucher, occuper ses vacances, passer le restant de sa vie avec moi, faire un beau mariage, faire des bébés, … ?

Dire que la confiance est une croyance, c’est tout aussi vrai d’ailleurs pour la défiance, c’est faire état d’un savoir objectif insuffisant, et d’un savoir subjectif décisif, concernant la personne.

Savoir objectif ? C’est bien sûr l’expérience de son comportement passé. Pourquoi est-il insuffisant ? Parce que la confiance prend position sur autrui en tant que personne, c’est-à-dire en tant que sujet libre identique en deçà de tous ses comportements particuliers. Or, un être libre, par nature, a des comportements non nécessaires, autrement dit non prévisibles.

Savoir subjectif ? Il est un savoir positif – dans la confiance (négatif dans la défiance) – sur autrui qui porte essentiellement sur ses mobiles de comportements dans la mesure où ceux-ci peuvent impacter notre existence. Ce sentiment positif consiste a priori à les considérer comme bons à notre égard.

On pourrait dire : la confiance c’est à la fois le savoir de l’expérience passée de nos relations avec l’autre, et le sentiment acquis que cet autre est de bonne volonté à notre égard. Avec le sens fort que Kant attribue à l’expression « bonne volonté » : « De tout ce qu'il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors du monde, il n’est rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n'est seulement une BONNE VOLONTÉ. »

Le caractère essentiel de cet élément affectif est mis en relief par l’étymologie du mot :

Confiance, [con – fiance] = avec fiance ; fiance est de l’ancien français, dérivé du verbe fier (comme dans se fier à) et signifie engagement. Cela a donné le mot « fiancé ». Avoir confiance, c’est considérer autrui comme s’il était engagé à être de de bonne volonté envers soi.

Fier, vient du latin fides qui veut dire foi, et a donné l’adjectif fidèle ou le mot confidence. Or la foi est la croyance pour laquelle le motif subjectif suffit pour donner la pleine adhésion au savoir. C’est une manière de reconnaître que, dans la confiance, l’expérience passée pèse très peu, quelque fois presque rien, et que c’est bien le motif subjectif qui emporte l’adhésion,.

La relative importance de l’expérience de la relation passée est mise en évidence dans l’expression « gagner la confiance de quelqu’un »

Son insuffisance irrémédiable justifie l’expression généreuse employée de « donner sa confiance » – ce qui veut dire que dans la confiance on rend toujours plus que ce que l’on a reçu des relations passées avec l’autre. En effet, à partir d’une expérience partielle, on fait un crédit total.

Une situation minimale de relation avec autrui auquel on donne sa confiance est le charisme. Mais le charisme repose aussi beaucoup sur un phénomène affectif de groupe : on a confiance parce que tout autour de nous on voit la confiance. Autrement dit, on a confiance dans le leader parce qu’on a confiance dans les autres qui ont confiance dans le leader. La confiance, comme tous les sentiments sociaux positifs (la joie, la beauté, l’enthousiasme), est contagieuse.


La confiance risquée


C’est très beau la confiance, n’est-ce pas ? Mais il ne faut pas oublier qu’elle fait paire avec son contraire, la défiance. Il y a l’une parce qu’il y a l’autre.

Surtout la confiance est risquée ! Puisqu’elle est essentiellement basée sur des motifs subjectifs. N’oublions jamais où a mené la confiance de millions d’allemands dans leur Führer !

Dans les relations interpersonnelles la confiance peut nous aveugler sur les conditions réelles d’exercice de la liberté d’autrui, en particulier, sur des tendances ou intentions demeurées masquées. Tout le monde le sait : la confiance peut être trompée, elle peut amener à de grandes déceptions, voire mettre en danger.

Certes la confiance est une valeur évidente des relations sociales, mais c’est une valeur risquée !


L’articulation entre la confiance/défiance et le droit


C’est pourquoi savoir donner sa confiance, c’est nécessairement savoir aussi se défier. Si la confiance, c’est la coopération a priori, la défiance est la non coopération à priori. C’est pourquoi une société se conforte d’un haut niveau de confiance en son sein, comme elle s’affaiblit d’un haut niveau de défiance.

La défiance n’est pas la violence, elle ne fait que rendre non actives, et donc stériles socialement, les relations humaines qu’elle impacte. Mais, par-là, elle laisse le champ libre à l’expression des tendances asociales – domination, appropriation, amour-propre – qui toujours semblent accompagner la vie en société. En cela, l’extension du domaine de la défiance dans une société ouvre un terrain favorable à la violence. Elle est dangereuse pour la société.

Le droit est l’outil social pour maîtriser cette violence potentielle liée à la montée des défiances. On peut considérer que plus il y a de la défiance dans une société, plus son droit a besoin d’être développé.

Il semble qu’il ne faille pas chercher ailleurs, la raison du développement proliférant du droit dans nos sociétés mercatocratiques (organisées pour l’extension du marché). Ce sont en effet des sociétés largement fondées sur la défiance puisqu’elles prétendent produire du bien commun en organisant la rivalité entre les individus pour l’accaparement des richesses – et la rivalité implique évidemment la défiance entre les rivaux.

Le droit est toujours la réponse à un niveau préoccupant de défiance dans un groupe social. Ce qui se voit à tous les niveaux de la vie sociale. Il n’y a habituellement pas besoin de droit dans la cellule familiale dans la mesure où c’est le lieu privilégié des relations confiantes. Certes, les multiples associations « loi 1901 » qui font la vie sociale dans les territoires se soumettent au droit. Mais ceux qui les pratiquent savent bien que la plupart du temps, cela est purement formel (« pour recevoir des subventions »), tant ces associations fonctionnent aux relations de confiance. Par contre, quand il s’agit de relations d’affaires, de questions de propriétés, de préséance sociale, tous ces domaines qui relèvent de la compétition par laquelle, en notre société, les individus investissent leur valeur sociale, le droit est constamment sollicité pour désamorcer les violences potentielles.

D’ailleurs dans une société comme la nôtre, dont l’organisation tend à étendre le domaine de la défiance, l’existence d’un droit solide et bien appliqué par des institutions de justice et de police est un puissant facteur de confiance globale puisqu’il permet qu’il y ait moins de violence dans la société.

D’où l’on voit que le droit est essentiellement dépendant des rapports de confiance/défiance, puisque l’extension de la défiance est à son origine, tandis que le rétablissement d’une confiance collective est son but final.

Pour mieux évaluer ce rapport entre confiance et droit, il a été proposé aux participants du café-philo de se réunir en petits groupes pour répondre à la question :


NOTRE SOCIETE A-T-ELLE BESOIN DE PLUS DE REGULATION PAR LA CONFIANCE, OU DE PLUS DE DROIT ?


À partir des arguments proposés, voici une démarche possible composée sous la forme d’un dialogue entre FIDEL (pour la confiance) et JUSTIN (pour le droit)

JUSTIN : Ce qui se passe actuellement sur Internet indique clairement dans quelle direction il faut aller. La communication sur le réseau sociaux est extrêmement facilitée, et avec la Terre entière. Or cette facilité se paralyse d’elle-même, tellement elle donne lieu à des mensonges, des manipulations, des intrusions sur son terminal, etc. Il faut maintenant des mots de passe, des doubles, voire triples procédures d’identification, des anti-virus, pare-feux, antiphishing, ransomware, etc. Il est clair que s’il n’y a pas une reprise en main par le droit, il va être plus intéressant de retourner aux lettres postales et à la téléphonie traditionnelle.

FIDEL : C’est intéressant que tu parles d’Internet car rappelle-toi, à la fin du siècle dernier, il était né sous le signe de la confiance. On ne cherchait pas à tromper. Spontanément on se mettait en relation pour partager sur Internet – partager les connaissances, les relations, les logiciels, etc. Internet a commencé à devenir un espace de défiance au tournant des années 2000, au moment où il a été massivement investi par les affairistes comme nouvelle extension du marché, bien moins contrôlée que le marché dans l’espace physique. Soit, on ne peut pas éviter de légiférer, pour sortir de cette sorte de banditisme clandestin ! Mais le but final ne doit-il pas être de rétablir un espace de confiance et de partage ?

JUSTIN : On est donc d’accord qu’il faut plus de droit. Ce n’est que le droit qui permettra de rétablir la confiance. Mais celle-ci ne sera possible que si chacun respecte les règles édictées et si ceux qui ne les respectent pas sont systématiquement sanctionnés. Il faudra un pouvoir fort de contrôle ! Ne laissons pas croire qu’on puisse retourner à l’Internet de l’innocence et du partage des années 90 !

FIDEL : Je ne suis pas sûr qu’un pouvoir fort soit la solution. Un pouvoir fort tend toujours à être abusif ! Ce que je sais, par contre, c’est que l’humanité s’est construite sur la confiance. Chacun de nous n’a été accueilli dans le monde, et n’a pu s’affirmer et y trouver une place, que par la confiance. La confiance donnée par la mère d’abord, puis celle de la parentèle, et enfin celle des éducateurs. N’oublions jamais que nous sommes les fruits de dons de confiance, et que nous n’épanouissons notre humanité que dans les relations de confiance. Une société, comme la nôtre, qui croit pouvoir créer de la prospérité en mettant en compétition les individus pour s’approprier des richesses, et donc en faisant de la défiance un principe de relations sociale, n’a en réalité aucun avenir – et c’est bien ce qu’on constate aujourd’hui avec la conjonction, d’une crise climatique, d’une atrophie de la biosphère, et de la multiplication des violences guerrières. Donc, ce que je remets en cause, c’est cette organisation sociale fondée sur la défiance. Il nous faut retrouver au plus vite une logique de confiance !

JUSTIN : Non, non ! Ce dont tu rêves, c’est de retrouver le monde protégé de l’enfance. Mais on ne retourne pas en arrière ! Vivre, c’est aller de l’avant ! Il faut considérer que la logique de confiance/défiance est liée à l’enfance, à l’innocence infantile qu’il faut d’abord couver pour que le petit enfant prenne confiance et soit capable d’entrer dans le monde adulte. Les rites de passage que l’on constate dans toute société, sont la manière de consacrer ce basculement. Devenir adulte signifie quitter la logique de la confiance/défiance pour faire valoir son autonomie. Et cette autonomie s’exprime dans les relations sociales par le délaissement de la sentimentalité et de la confiance, pour des relations fondées sur la raison et le droit.

FIDEL : Mais alors comment juges-tu quelqu’un comme Trump, qui ne cesse de se mettre en avant pour alimenter la défiance dans la société : il vient d’accuser des migrants de manger les chiens et chats de compagnie ! Que dis-je, la défiance, la haine plus tôt ! On est, avec cet individu qui vise à devenir président des États-Unis, aux antipodes de la raison et du droit !

JUSTIN : Il y a nécessairement des comportements irrationnels dans toute société. L’important est que la raison et le droit soient la norme !

FIDEL : Mais qu’un individu comme Trump, après tout ce qu’il a dit et fait, alors même qu’il est multi-inculpé et condamné selon le droit, soit en situation de disputer la finale de la présidentielle américaine, n’est-il pas significatif de l’état d’une société ? Car s’il est là aujourd’hui, n’est-ce pas parce qu’il bénéficie de la confiance aveugle d’une part importante de la société étatsunienne ? Et ses adulateurs sont bien incapables de justifier leur adhésion de manière raisonnable. Ils n’ont à la bouche que des expressions de haine envers des ennemis sur lesquels ils fantasment de façon totalement farfelue.

JUSTIN : Ce sont effectivement des gens qui sont mécontents et qui voient en Trump leur sauveur.

FIDEL : Mais n’est-il pas là, l’infantilisme !? Diviser le monde entre les bons et les méchants, et investir dans un « sauveur » qui serait omnipotent ! Il faut plutôt penser que le phénomène Trump est le symptôme d’une société malade. Et de quoi est-elle malade sinon d’avoir généré trop de défiance ? Ces gens-là ont tellement besoin de retrouver confiance qu’ils s’inventent un sauveur ! Et ce Trump, qui n’a vécu que de la rivalité sociale, l’a bien compris et tient le discours qu’ils attendent car cela le place au plus haut cette société de compétition.

JUSTIN : Je suis assez d’accord sur ton diagnostic d’une société malade. Mais cela n’efface pas la valeur d’un idéal de société raisonnable dont les relations sociales sont encadrées par le droit, lequel est accepté par tous parce qu’il est déterminé démocratiquement. Quand je dis qu’il faut aller vers plus de raison et de droit, je veux simplement dire qu’il faut aller vers une société de droit démocratique. Et je déplore que les États-Unis, et d’une manière générale, l’humanité aujourd’hui, s’en éloigne et dérive vers les populismes.

FIDEL : Cet idéal de société dont tu parles est mis en avant depuis quelques décennies, depuis qu’est avéré l’échec des alternatives communistes. Mais cet idéal démocratique a, lui aussi, été invalidé par l’histoire. Il n’est parvenu nulle part à faire progresser les sociétés vers des relations sociales apaisées, harmonieuses. La raison en est bien simple : c’est un idéal « mercatocratique », c’est-à-dire qui doit permettre au marché – au sens économique du terme – de se développer. Or le marché, c’est la compétition entre les marchands pour obtenir des parts (de marché) afin de s’enrichir. Cela implique une compétition impitoyable et donc le développement de relations de défiance. Et c’est cette extension de la défiance dans la société qui crée une demande de confiance, laquelle tend à se résoudre dans le désir d’un sauveur, soit dans la demande populiste. Mais le populisme, qui n’apporte une confiance qu’autant qu’il réunit autour d’un sauveur contre un ennemi fantasmé, ne peut conduire qu’à de nouvelles violences. Finalement, il est facteur démultiplicateur de défiance.

JUSTIN : C’est sans issue ! La seule solution est de mieux réguler l’économie de marché !

FIDEL : Pas du tout ! On n’est jamais arrivé à le faire, et on n’y arrivera jamais. Pour une raison simple : ce sont les grands acteurs du marché qui ont le pouvoir. C’est pourquoi on a pu écrire qu’on est dans une mercatocratie, laquelle se cache derrière les formes de la démocratie1. Mais il faut savoir que la sagesse populaire a toujours su se donner des règles de comportement qui sauvegardent les relations de confiance. Lis le texte suivant de l’ethnologue Claude Levi-Strauss :

« Dans ces petits établissements [petits restaurants populaires du sud de la France] où le vin est compris dans le prix du repas, chaque convive trouve devant son assiette une modeste bouteille d'un liquide le plus souvent indigne. Cette bouteille est semblable à celle du voisin, comme le sont les portions de viande et de légumes qu'une servante distribue à la ronde, et cependant une singulière différence d'attitude se manifeste aussitôt à l'égard de l'aliment liquide et de l'aliment solide. Celui-ci représente les servitudes du corps, et celui-là son luxe. L'un sert d'abord à nourrir, l'autre à honorer... C'est qu'en effet, à la différence du plat du jour, bien personnel, le vin est bien social. La petite bouteille peut contenir tout juste un verre, ce contenu sera versé non dans le verre du détenteur, mais dans celui du voisin, et celui-ci accomplira aussitôt un geste correspondant de réciprocité. Que s'est-il passé ? Les deux bouteilles sont identiques en volume, leur contenu semblable en qualité. Chacun des participants à cette scène révélatrice n'a, en fin de compte, rien reçu de plus que s'il avait consommé sa part personnelle. D'un point de vue économique, personne n'a gagné et personne n'a perdu. Mais c'est qu'il y a bien plus dans l'échange que les choses échangées. » Les structures élémentaires de la parenté, P.U.F., 1949, p. 75.

Et quel est ce « bien plus » qui est évoqué dans la dernière phrase ?

JUSTIN : la confiance !?

FIDEL : Exactement ! L’économie de marché c’est la production, la circulation, et l’appropriation de biens pour sa satisfaction personnelle. On va au restaurant pour satisfaire sa faim et sa soif. La logique voudrait qu’on ne s’intéresse qu’à ce qui nous a été servi pour nous rassasier. Mais non, ici les commensaux font passer avant un échange de vin. Ce qui veut dire : « J’ai comme toi faim et soif, et je suis aussi tenté par les victuailles apportées à ton couvert et qui sont à portée de main. Si on se met d’emblée à satisfaire son appétit, s’installera une défiance entre nous. En se donnant mutuellement le vin, on se montre qu’on est capable de prendre du recul par rapport au désir de satisfaire son appétit, pour établir des relations de confiance. » George Orwell appelait « common decency », ce qu’on traduit par décence ordinaire, cette culture populaire des comportements qui entretiennent la confiance. Il semble que la décence ordinaire se soit, aujourd’hui, largement perdue, victime à la fois de la pression publicitaire qui exacerbe la quête de satisfactions personnelles, et de la déportation d’une grande part des relations sociales sur les communications par internet ce qui évite la confrontation avec autrui de regard à regard, avec la responsabilité que cela implique de faire, ou non, confiance. Car, comme le disait Emmanuel Lévinas, « la relation au visage est d'emblée éthique. » (Éthique et infini, 1982).

JUSTIN : Mouais… la confiance à des limites. Ne soyons pas trop naïf sur la bonté de la nature humaine ; sa malignité existe aussi, et toujours et partout ! Donner trop facilement sa confiance est toujours risqué.

FIDEL : Je le reconnais volontiers. Mais reconnaît toi-même qu’il y a de ce point de vue de grandes différences entre les cultures. Voudrais-tu sortir ton trousseau de clé ?
Ce que fait Justin
Tout ça ! Combien ? six… sept ! Et encore, on ne compte pas les clés dématérialisées – je veux dire les multiples mots de passe que tu réunis dans un dossier lui-même protégé par un mot de passe, … ! Sais-tu que dans de nombreux villages de par le monde, on vit très bien sans clés et sans mots de passe ? Tu m’accorderas qu’il ne s’agit là que d’outils de défiance. N’est-ce pas essentiel, pour le bien-être collectif, que la confiance ? Hé bien notre culture occidentale est la plus mal placée de ce point de vue !

JUSTIN : Cela veut tout aussi bien dire que l’on est la culture la plus riche en biens à protéger !

FIDEL : Sans doute ! Mais cela pose une question de hiérarchie des biens. Il y a les biens qu’on peut s’approprier et qui ne valent que pour soi. Et les biens dont le profit pour soi n’enlève en rien la capacité des autres d’en profiter – un beau coucher de soleil est un bien tout autre que ce qu’il y a dans son coffre-fort à la banque.

Lequel parmi ces deux types de biens faut-il privilégier ?

JUSTIN : Humm ! Cela dépend …

FIDEL : Tu as raison ! Cela dépend des circonstances. Si l’on trouve une source alors qu’on est complètement déshydraté, on ne va pas remplir le verre de l’autre. Mais il faut essayer de donner la réponse du point de vue du bilan de sa vie. Quand il faudra le faire, ce bilan, laquelle de ces deux catégories de biens qu’on aura goûtés aura donné le plus de valeur à sa vie ? Pour nourrir ta réponse, je te propose ce texte du philosophe Alain :

« Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D'où je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour, de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime, des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord. »

JUSTIN : Oui, par rapport à la question qu’on se pose, Alain dit qu’il faut prioritairement augmenter la confiance.

FIDEL : En effet. Et c’est l’argument qui est intéressant. « Ce que je crois finit souvent par être vrai. » : parce qu’autrui est une conscience de soi libre semblable à la mienne, elle est influencée par ma croyance ; et une croyance qui rehausse ma valeur – ce qu’est la confiance – m’incite à me comporter de façon à être à la hauteur, c’est-à-dire à être digne de confiance ; dès lors, je serai porté à reproduire cette expérience de relation positive dans mon rapport à une troisième personne ; et ainsi de suite. Si bien que donner sa confiance est un comportement qui tend à s’auto-alimenter à travers les relations sociales ,et, finalement, c’est le groupe social tout entier qui s’en trouve renforcé, dans sa lutte contre l’adversité comme dans son progrès vers un bien commun. Mais on pourrait faire le même raisonnement concernant la défiance. Plus on se défie, plus autrui se défie, et plus on a des motifs de se défier. La défiance s’auto-alimente, et peut devenir un agent toxique qui menace l’ensemble du groupe social. C’est pour cela qu’il faut s’en défendre par des lois, une institution de justice et par la violence instituée qu’est la police. Tout cela, les sociétés pré-mercatocratiques le savaient de manière immémoriale. C’est pourquoi elles pratiquaient, et pratiquent encore (à bas bruit comme dans le restaurant décrit par Levi-Strauss), ce que le sociologue français Marcel Mauss appelait l’échange symbolique – à savoir l’obligation a priori de donner, recevoir, et rendre – comportement rituel, mettant en scène la confiance a priori, à partir duquel se structure une vie sociale sereine.

Nous sommes dans une société sous pouvoir mercatocratique qui s’est efforcée de réduire ces pratiques d’échange symbolique, tout simplement parce que c’est un échange de biens qui échappe au marché. C’est pourquoi notre société mondialisée est devenue une société de défiance. Et une société de défiance, pour se maintenir malgré les périls de violence qu’elle engendre, est contrainte de produire un droit proliférant, et de donner une place toujours plus grande aux forces de police. C’est une société qui, aujourd’hui, est obligée de constater qu’elle est dans une impasse, ce que manifestent les phénomènes de populisme, comme le trumpisme.

JUSTIN : Je ne comprends pas. Les institutions de justice et de police sont là justement pour rétablir une confiance globale dans la société !

FIDEL : À conditions qu’elles procèdent de choix démocratiques ! Mais en régime mercatocratique, on invoque et pratique la démocratie essentiellement de manière formelle, car la liberté de choix ne doit pas aller au-delà de ce qui favorise le marché. Ce qui se voit de mille manières dans la vie quotidienne, de la priorité donnée aux intérêts privés, aux violences très sélectives des forces de police. Ce qui creuse encore plus la défiance et amène à se tourner vers le « sauveur » populiste, lequel, en orientant la défiance vers un groupe social stigmatisé de manière fantasmatique, enlise encore plus la vie sociale dans logique de la défiance, ce qui ne peut que mener vers des épisodes de violence incontrôlable. Au Moyen-Orient, aujourd’hui même, on découvre qu’on ne plus faire confiance en son terminal de communication portable qui peut exploser par l’initiative d’un ennemi.

C’est pourquoi, il faut retenir la leçon d’Alain : « Il faut donner d'abord. ». On a d’abord besoin de confiance. On a vu que la confiance est toujours un risque. Il faut prendre le risque de donner a priori sa confiance. Comme on nous a donné a priori, dès la naissance, la confiance qui nous a permis de devenir ce que nous sommes. C’est plus qu’un principe moral, c’est un impératif social. C’est contribuer à faire entrer la société dans une logique de confiance qui marginalisera les comportements, inévitables, de défiance.

C’est la seule voie pour que se rétablisse une confiance en l’avenir.


Pierre-Jean Dessertine
septembre 2024

1 Voir P-J Dessertine, Démocratie… ou mercatocratie ?, éditions Yves Michel, 2023. 

café philo du mardi 11 juin 2024


La face cachée de l'IA :  quand la recherche exploite l'Influence insidieuse de l'Intelligence Artificielle dans une vision humaniste


De Chatgpt, aux robots humanoïdes ou aux avatars dans le Metaverse, l’intelligence artificielle est omniprésente dans nos vies.  


Les recherches actuelles explorent l'utilisation de ces algorithmes pour améliorer nos apprentissages mais aussi nos relations humaines.


L’intelligence artificielle ne change pas seulement notre façon de travailler ou d'apprendre mais peut aussi influencer notre représentation de nous-même et de la société.


Ces représentations collectives automatisées issues du passé représentent-elles une imitation de la réalité ou suscitent-elles l’imaginaire ?


A la lumière de ces enjeux sommes-nous face à une rupture épistémologique dans notre façon de penser, de débattre ?


La raison n’est véritablement elle-même que lorsqu’elle progresse : l’intelligence artificielle ne permet pas une nouvelle appréhension du réel qui entre en conflit avec ses certitudes antérieures.


Gaston Bachelard soulignait si justement que « c’est au moment où le concept change de sens qu’il a le plus de sens »


Un regard croisé inter disciplinaire et intergénérationnel de Magalie Ochs (Chercheuse en Intelligence Artificielle à Aix Marseille Université) et Patrick Ochs (Oliveron) qui aborderont ensemble une lecture croisée à la fois scientifique et philosophique de la face cachée de l’Intelligence artificiell






























                                                                                                     Magalie Ochs et Patrick Ochs


Café philo du mardi 12 mars 2024

 Et si nous comprenions vraiment pourquoi nous faisons ce que nous

nous faisons ?


In a system of psychology completely worked out, given the response, the stimuli can be predicted; given the stimuli, the response can be predicted” - J B Watson 1913

« Dans un système de psychologie complètement élaboré, étant donné la réponse, les stimuli peuvent être prédits ; étant donné les stimuli, la réponse peut être prédite »

C’est John Broadus Watson, le grand psychologue américain et fondateur de la science du béhaviorisme, qui l’a dit en 1913. A l’époque c’était plutôt une expression de foi qu’une hypothèse, parce qu’il n’y avait aucun moyen de la prouver – ou la réfuter. Ce fameux « système de psychologie complètement élaboré » n’existait pas alors, et n’existe pas encore, en fait. Mais Watson a mis le cap pour un programme de travaille qui continue, et continue de s’étendre, dans nos jours.

Donc nous vous proposons ce soir faire une expérience de pensée qui prends comme point de départ, le postulat que nous allons trouver une solution pour bâtir un tel système et donc serons en mesure de prédire les stimuli si la réponse est donnée; ou prédire la réponse, si les stimuli sont donnés. Autrement dit, « et si nous comprenions – vraiment – pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? ».

Je crois que quand – ou si vous préférez si – ça arrivera, le système bâti poserait des questions sur un large éventail d’intérêts philosophiques, de la justice et l’éducation à l’économie et aux services de santé.

D’emblée je veux souligner que le but de cette séance n’est pas de discuter le postulat lui-même, pour autant nous comprenons qu’il y a ceux et celles qui pourraient s'y opposer aux motifs d’idées ou croyances sincèrement tenues, surtout parmi les adhérents de la notion du « libre arbitre ». Cela est un débat qui va continuer longtemps, et peut-être que quelqu’un qui a un fort désir de s’y opposer pourrait présenter ses idées dans une séance du café philo à venir.  





Pour ce soir, je vais vous présenter d’abord un aperçu de la façon dont les idées ont évolué depuis la citation de Watson, qui va justifier ma thèse que ce sera peut-être possible, un jour – pas cette année, pas même cette décennie, mais peut-être pendant notre siècle.



Commençons avec la question, d’où est venue cette idée que Watson a si bien exprimé ? Certes, il n’était le premier à penser que notre comportement peut être un bon sujet pour les investigations scientifiques. Comment l'idée a-t-elle évolué, si depuis l’antiquité on a eu la conviction que notre comportement est décidé par ce que l’on appelait « l’âme » ou « l’esprit », qui est associé avec sa manifestation physique, le corps ? Pendant des millénaires, il était acquis qu’il y avait quelque chose en nous qui avait la seule responsabilité de notre comportement, et donc que c’était un sujet bon pour la considération philosophique ou religieuse, et non pour les scientifiques.

Pour souligner ce point, il y avait l’idée d’un gouffre entre nous humains et les autres espèces, que nous étions catégoriquement différents des animaux, dont le comportement était plus ou moins prévisible et même modifiable par la sélection génétique gérée par les éleveurs. Mais peut-être il est plus juste de dire qu’il y avait un gouffre entre certains d’entre nous humains – les adultes, sains, sobres et libres – et les autres, y compris les animaux, les enfants très jeunes, les adultes très âgés ou souffrants des problèmes psychiatriques, les intoxiqués et ceux qui se trouvent sous l’emprise d’addiction ou l’influence contraignante d’un autre.

On a commencé de questionner l’existence d’un tel différence entre les humains et les animaux pendant le 19ème siècle. Parmi les premiers penseurs dans ce sens était bien Charles Darwin (1809 – 1882). Ayant étudié la sélection auprès des éleveurs, il a soutenu de manière convaincante, dans « The Descent of Man » (La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe) (1871) que le comportement doit être hérité et évolue comme les attributs physiques. Il a développé cette idée plus en détail dans The expression of emotion in man and animal (L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux) en 1873.

Ses idées ont été reprises par George John Romanes (1848-1894), un naturaliste et un psychologue britannique. Romanes a participé à la fondation de ce qu’il appelait la psychologie comparative, partant des similitudes entre les mécanismes cognitifs des animaux et des êtres humains, écartant l’idée du comportement des notions d’éthiques qui ne concernent que nous humains.

Et c’est ici, en Vaucluse, que ces idées ont été adoptées par le grand polymathe autodidacte, Jean Henri Fabre (1823 – 1915). Considéré comme l'un des précurseurs de l'éthologie, science du comportement animal, et de l'écophysiologie, Fabre a fermement rejeté le caractère arbitraire de l'interprétation subjective du comportement et a insisté sur une approche plus scientifique d'observations minutieuses.

En même temps, d’autres abordaient la question du comportement sous un angle autre que scientifique. Notamment dans cette catégorie, le philosophe et historien Hippolyte Taine (1828 – 1893). Un partisan de l’idée de « l’histoire scientiste », en essayant de comprendre les causes des évènements historiques, Taine a cherché à reconstituer «l’homme intérieur » qui correspond à « l’état mental élémentaire » de chaque période d'une culture. Il a proposé que « chaque fait historique dépendrait de trois conditions : le milieu (géographie, climat) ; la race (état physique de l'homme : son corps et sa place dans l'évolution biologique) ; le moment (état d'avancée intellectuelle de l'homme) ».

C’est très intéressant de noter que, si on considère que la première et la troisième conditions, soit le milieu et le moment, sont deux facettes de ce qu’on peut appeler « l’environnement », ces conditions de Fabre s’alignent bien avec la notion actuelle que nos comportements sont motivés exclusivement par deux facteurs : notre ADN et l’environnement. Les idées de Taine ont beaucoup influencé d’autres penseurs et écrivains, comme Zola et Maupassant.



Donc, au début du 20ème siècle, le terrain était bien préparé pour l’arrivée d’une nouvelle branche de la science - le « béhaviorisme » ou « comportementalisme » - qui a pour but de mettre la psychologie fermement dans le domaine des sciences. Les principes de base du béhaviorisme sont établis en 1913 par John Watson (1878-1958), l’auteur de la citation qui a ouvert notre séance, et qui a introduit le mot dans un article intitulé « La psychologie telle que le béhavioriste la voit ». Contrairement aux approches dites « mentalistes » et les idées de Freud et des autres, qui essayaient comprendre le fonctionnement de l'esprit utilisant l’introspection et les rapports verbaux des sujets, les béhavioristes privilégient les observations directes des gestes et réactions des sujets. Ils voulaient faire des expériences conformes aux normes scientifiques, comme objectivité, répétibilité et réfutabilité. Et ainsi, on a ouvert le chemin à l’examen des comportements non seulement des humains adultes et articulés, mais aux bébés, enfants, des fous etc. En plus, les animaux pouvaient être inclus dans cet examen, ce qui a remis en question l'idée de l'unicité de l'homme.

Comme Watson a écrit, « La psychologie… est une branche expérimentale et purement objective des sciences de la nature. Elle a pour but théorique la prédiction et le contrôle du comportement. ... Le béhavioriste, dans sa tentative pour atteindre à un modèle unifié de la réaction animale, n’admet aucune ligne de démarcation entre l’homme et la bête ».

Nous comprenons maintenant le contexte de cette fameuse citation de Watson, mais qu’est-ce qu’il s’est passé depuis qui nous a amené au fait que nous pouvons considérer la possibilité d’achever son « système de psychologie complètement élaboré » ?

En bref, beaucoup !

Le siècle passé a vu des nombreuses avances, dans des nombreux domaines, et même la fondation de beaucoup de nouvelles disciplines concernant la compréhension de notre comportement et les mécanismes qui le conduit. Permettez-moi de vous en présenter quelques-uns.

Premièrement, dans le domaine de Watson lui-même : remarquant les équivalences entre les humains et les animaux, il a rendu possibles une grande partie des expériences sur les animaux qui ne pourraient pas être faites chez les humains. Il faut admettre qu’il y a eu des expériences d’une déontologie douteuse qui ne seraient pas permis dans nos jours, mais elles nous ont donné beaucoup de connaissance sur le fonctionnement de nos cerveaux, et nos esprits. Ces études ont servi à nous confirmer comment beaucoup des comportements sont conservés au travers de la gamme des espèces vivantes, et à travers des milliards d’années de l’évolution, comme Darwin l’a suggéré.

Pendant que les psychologues ont regardé le comportement d’en haut, au niveau des organismes entiers, les biologistes se sont occupés de le regarder d’en bas, commençant par les composants les plus basiques de la vie, les cellules et ses molécules. Dans ces domaines, les particularités de certaines espèces nous donnent l’opportunité d’investiguer des phénomènes qui, par extension, s’appliquent aux autres espèces – y compris la nôtre. Par exemple, ils existent les seiches et d’autres organismes marins qui ont des très grands axones, qui sont les parties majeures de la cellule nerveuse qui emmène son signal sortant. Cet axone énorme a permis à des chercheurs, notamment en Angleterre et aussi non loin d’ici à Toulon, de regarder de près le fonctionnement de ces cellules.

Ces deux approches, d’en haut et d’en bas, se sont réunies dans une nouvelle science qui a émergé pendant la seconde moitié de dernier siècle – la neuroscience. Elle regarde non seulement le comportement des organismes entiers, mais aussi avec un focus plus précis sur certains éléments du comportement – les sens, le mouvement de certaines parties du corps ; et elle associe ces éléments non seulement avec les cellules individuelles, mais avec les circuits qui comprennent plusieurs cellules. Cette science utilise une gamme de nouvelles technologies, des microscopes électroniques hyper puissants aux simulations logicielles sophistiquées pour faire des cartes des systèmes qui conduisent tous nos comportements. A l’heure actuelle, on a réussi à faire des cartes complètes des certains organismes assez simples, comme le vers nématode qui a 302 cellules nerveuses, ou la mouche du vinaigre avec ses 3016 neurones. Mais il faut se souvenir que chez nous, les humains, nous bénéficions d’un système nerveux de 86 milliards de neurones.

Et l’idée de comprendre notre comportement, et donc pouvoir le modifier, a bien sûr attiré l'attention des capitalistes. De la neuroscience a émergé la neuroéconomie, qui a pour but de comprendre comment nous prenons nos décisions, basées sur les facteurs émotionnels ainsi que rationnels. Au moins, cette branche de recherche a enterré finalement la notion toujours absurde des décisions prises par intérêt personnel rationnel et éclairé, longtemps proposée par les économistes. Et elle a aussi donné naissance à « la théorie du nudge », que l’on pourrait traduire par théorie du « coup de pouce » bien aimée des marketeurs ainsi que de politiciens qui cherchent toujours les moyens pour modifier ou contrôler nos actes.

Et pendant toute cette histoire, il y a des gens qui travaillent avec tous les outil fournis par ces sciences pour améliorer le bien commun. Les chercheurs et les praticiens médicaux qui tentent de soulager nos douleurs physiques et mentales en utilisant les techniques nouvelles, soit avec des médicaments ou des techniques comme les thérapies cognitivo-comportementales.

Je pourrai continuer, il y a tant de groupes et d’organisations qui veulent comprendre et, parfois, contrôler nos comportements. Les animateurs qui manipulent nos émotions, y compris les mentalistes qui développent une compréhension profonde de nos psychés. Les politiciens populistes si habiles à manipuler nos émotions fondamentales à leurs fins, particulièrement la peur et la haine. Les entraineurs et les coaches qui ciblent l’optimisation des performances des sportifs et des performeurs. Et bien sûr les policiers et des autres forces de l’ordre.

Presque tout le monde veut comprendre pourquoi et comment nous nous comportons comme nous le faisons, soit à des fins économiques, soit pour tenter d’améliorer le monde, soit par curiosité. Et, bien sûr, les enjeux sont énormes. Considérons juste un domaine – la publicité. Ici, en France, on va dépenser 16,2 milliards € en publicité en 2024 – soit 242 € pour chacun de nous. Considérant que cette somme doit être compensée par les bénéfices sur les ventes, j’estime qu’il faut influencer chacun de nous afin que nous achetions des trucs ou des services pour, disons, 2000 € par an.   



Maintenant je prends ce postulat qui fera le point de départ pour notre débat ce soir. Nous voyons comment tant d’organisations scientifiques, commerciaux et politiques investissent énormément dans de domaine. Nous voyons comment, petit à petit nous avançons vers une compréhension des mécanismes microscopiques sous-jacents de nos comportements visibles. Nous avons des cartes complètes des systèmes nerveux des organismes à l’échelle de 3000 neurones, mais chez nous ils sont 86 milliards ! Chaque jour, nous agrandissons un peu la compréhension de nos réactions comportementales aux stimuli donnés, ainsi que les stimuli nécessaires pour déclencher un comportement désiré. En bref, nous convergeons sur le « système de psychologie complètement élaboré » imaginé par Watson.

Est-ce certain que nous y arriverons ? Pas du tout. Peut-être l’amplitude de la tâche va se révéler trop grande pour être surmontée. Ou peut-être qu’on donnera raison aux adhérents du « libre arbitre » en prouvant que l’esprit humain ne soit pas réductible.

Mais est-ce que c’est possible ? Je dirai oui, basé sur tout ce que je viens de vous présenter. Concernant l’amplitude, je voudrais mentionner un autre domaine où l’ingénuité, les persévérances et les ressources humaines ont induit des progrès extraordinaires dans nos vies – le transistor. Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’électronique, un transistor était un petit truc, en plastique ou en métal, de la taille de l’ongle de mon petit doigt, disons quelques millimètres. Aujourd’hui ce composant existe principalement dans les puces électroniques, où l’on peut mettre sur 1 millimètre carré jusqu’à 30 millions de transistors. Ce coefficient de croissance égale, plus ou moins, la différence entre l’échelle du système nerveux de la mouche, que nous comprenons aujourd’hui, et le nôtre.

Concernant le libre arbitre, je me tais. Contrairement à Pascale, je ne fais jamais de paris.

Donc, c’est à vous maintenant de continuer cette discussion. Je répète, le point de départ de nos considérations ce soir est que nous allons arriver, un jour, à une compréhension globale de notre comportement, comme suggérée par Watson. Pour ceux qui veulent s’y opposer, je suis sûr que le Café Philo va accueillir une offre de contreproposition un autre soir.

Nous vous invitons à vous organiser en groupes de 4 à 6 personnes, et nous demandons que chaque groupe débatte un aspect différent du sujet. Je vais vous suggérer maintenant des sujets que vous pouvez envisager.

Premier sujet – la justice. Elle est basée entièrement sur l’idée de la responsabilité individuelle, donc que nous avons tous (avec des exceptions comme les jeunes, les infirmes, etc.) le contrôle absolu de nos comportements. Qu’est-ce qui va arriver si, un jour, le système de Watson permet à un avocat de plaider que, étant donné son ADN et ses expériences, il était impossible pour son client d’agir autrement ? A quoi bon, dans ce cas, le blâmer et le punir ? Si la société veut éliminer les crimes, est-ce que ce ne sera pas mieux de chercher les vraies causes de ces actes ? J’ai mentionné déjà les idées d’Hyppolyte Taine qui ont influencé les écrivains du 19ème siècle, dont Victor Hugo, qui a écrit « il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs ». Peut-être le système de Watson pourrait nous aider à cultiver, plutôt qu’arracher.

L’éducation – dans beaucoup de systèmes éducatifs l’offre « universel » dans les premières années d’éducation ne prend peu en compte les différences dans la capacité d’apprendre de chaque enfant. Mais si le système de Watson pouvait nous donner un rapport en clair des futurs compétences et expectations de nos enfants dès leur arrivée à l’école, et donc le moyen pour concevoir une éducation mieux adaptée à leurs besoins et leurs compétences ? Pourrait-il réduire les stresses et les angoisses subies par trop de nos enfants forcés à suivre des cours non-adaptés ?

La politique – dans l’Assemblé et le Sénat, quand on fait des lois, combien de temps est utilisé pour considérer les résultats potentiels de telle ou telle provision ? Les supporteurs disent que, si on fait passer cette loi, les gens vont agir de façon X et ça c’est bon, n’est-ce pas ? Pendant que les opposants prétendent que non, les gens agiront de façon Y et c’est mauvais. Si le système de Watson pouvait être capable de trancher définitivement sur la question – en disant que les gens, en fait, agiront de façon Z – sera-t-il possible d’avoir un débat plus clair et plus efficace ? Et peut-être plus transparent concernant les véritables motivations de nos élus ?

L’économie – beaucoup de gens qui travaille dans ce domaine parlent toujours en termes des acteurs rationnels faisant leur choix dans leur intérêt personnel éclairé. Cependant ceux qui vendent ou font le marketing savent trop bien que nous n’agissions que rarement rationnellement, et ils exploitent quotidiennement nos faiblesses, nos peurs, nos vanités et nos égoïsmes pour nous convaincre acheter leurs produits. Si nous toutes et tous pourront partager cette compréhension de pourquoi et comment nous faisons nos choix, en réalité, pourrait il changer le don pour l’économie ?

La santé mentale - Nous assistons à une croissance massive du diagnostic des problèmes de santé mentale. Cela s'accompagne d'une croissance similaire du nombre de troubles reconnus, par exemple la multiplication par cinq du Manuel diagnostique et statistique américain de la santé mentale (DSM) au cours des dernières années. J’imagine il y a un lien fort entre les deux phénomènes. Mais si le système de Watson nous donnerait une compréhension complète de nos capacités et processus mentales, sera-t-il possible de regarder les comportements troublants non comme les conditions anormales liées aux pathologies, mais comme les résultats prévisibles des gênes et des expériences d’un individu ?



Merci, à vous de débattre !

                                                                                    Chris Hayward



Réactions et réponses

Après le discours il y avait un vif débat concernant les idées proposées  Chris, avec quelques points clés comme les suivants :

Quelques-uns ont remarqué qu’on n’arrivera jamais à faire le « système de Watson » à cause de l’unicité et de la complexité de l’esprit humain, qui ne pourrait jamais se faire réduit aux composants assez simples pour être compris par l’esprit humain, et que c’est naïf de l’imaginer possible. Nous humains sommes d’une telle complexité, qui éventuellement peut incorporer des éléments hors portée de nos connaissances scientifiques, qu’on ne puisse jamais le réduire au système compréhensible par nos esprits. Les avances qu’on a fait avec les outils comme l’IRM, le PET etc. sont utile pour comprendre, et même traiter, quelques conditions spécifiques, mais ne pourront jamais nous donner un dessein complet de nos esprits.

Chris a apprécié ces remarques, notant qu’il a déjà adressé l’unicité de l’homme et le complexité évident de son esprit dans son discours. Il a admis qu’il y a aucune certitude que les recherches en train vont aboutir à faire un « système de Watson ». Mais il croyait qu’il en a une forte probabilité, étant donné les avances depuis la citation de Watson, et l’ampleur des recherches qui se poursuivent dans ce sens.

L’intervention a suscité quelques craints autour de l’idée que ses avances scientifiques peuvent entrainer les développements dangereux ou néfastes techniques qui pourraient, en quelque sort, influencer ou même contrôler nos vies. Il y avait un cynisme quant aux motivations des gens qui effectuent ces recherches.

Pour Chris, ceci est une peur valide et, comme beaucoup d’avances scientifique ainsi que le nucléaire, il y aura des gens qui vont choisir de les utiliser ou pour le bon ou pour le mal. Cela est un comportement humain très bien connu. Mais si les choses vont arriver comme ça, nous n’aurons aucun, ou très peu de, pouvoir pour les arrêter ou les altérer. Dans ce cas, Chris a posé la question, est-ce qu’il vaudrait mieux les comprendre un peu, pour savoir qui fait quoi pour nous influencer ou contrôler ; ou de rester dans le déni et l’ignorance de ce qui se passe ?

Quelqu’une a alors confirmé qu’en effet, oui, dans le domaine de marketing et du pub, il y a des gens qui tentent analyser nos attitudes pour mieux prédire nos comportements.

Il y avait une défense forte du libre arbitre, le pouvoir que nous avons chaque d’imposer nos grés sur les réactions et les instincts sous-jacents.

Chris a répondu qu’il a aucune opposition à le libre arbitre, ni aucune évidence pour confirmer ou nier son existence ; mais il a proposé que, si le modèle de Watson arrivait un jour expliquer et prévenir nos comportements, il n’y aurait plus besoin de l’idée de libre arbitre et alors il appliquera la loi du « rasoir d'Ockham » qui dit que « les hypothèses suffisantes les plus simples doivent être préférées (il faut et il suffit) ».

Quelqu’un a mentionné la dimension sociale, qui forcément joue un rôle majeur dans tous nos comportements. Chris était totalement d’accord, et a ajouté que les forces sociales constituent une large partie de l’expérience qui est une des deux moteurs, avec l’ADN, de notre comportement.


Commentaire pour le compte-rendu du café-philo du 12 mars 2024 présenté par Chris Hayward : « Et si nous comprenions vraiment pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? »


Il faut saluer la courageuse initiative de Chris Hayward de proposer un café-philo sur la prétention actuelle d’une psychologie scientifique de rendre les comportements humains totalement transparents.

La radicalité de la thèse soutenue dans son exposé par l’intervenant ne pouvait en effet que susciter des oppositions, et par là poser le problème de la possibilité et des buts d’une psychologie scientifique de l’humain. Ce problème est en effet devenu particulièrement sensible pour l’humanité de nos jours avec les progrès conjugués des neurosciences et de l’intelligence artificielle qui recèlent des promesses de maîtrise des comportements humains pathologiques ou néfastes, mais, tout autant, des menaces de contrôle totalitaire des comportements.

Le premier point qu’il faut retenir de ce café-philo est le refus global des personnes s’étant déplacées à ce rendez-vous, de participer aux débats sur la base du postulat présenté par l’intervenant.

Le postulat, qui a été l’objet de l’exposé introductif, est l’accès prochain à une science du comportement humain « complètement élaborée » selon les principes du behaviorisme, énoncés par B. Watson au début du siècle dernier, qui serait telle que « étant donné la réponse, les stimuli peuvent être prédits ; étant donné les stimuli, la réponse peut être prédite » (Watson).

Il était demandé de former des groupes pour débattre des implications de cette connaissance psychologique totalement transparente des individus pour la vie sociale, dans les domaines de la justice, de l’éducation, et de la politique.

Aucun groupe ne s’est constitué pour ainsi débattre. Les participants ont refusé de se projeter dans un tel monde de totale prévisibilité des comportements.

Ce sont ainsi les participants qui ont imposé ce qui était nécessairement le débat préalable : une science psychologique de totale transparence des comportements est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? Quel type de société implique-t-elle ?

Dès lors l’intervenant se trouvait pris en défaut dans son parti pris scientiste de présenter sans recul, comme un progrès à venir de l’humanité, sa perspective d’omniscience psychologique.

Il eut été bienvenu qu’il mette en regard des éléments importants de la culture commune. Par exemple, le film de Stanley Kubrick « Orange mécanique » (A Clockwork Orange, 1971) en lequel on traite le héros délinquant sadique du film avec un stimulus propre à réformer son comportement, et dont la fin du film laisse le spectateur plein de doutes sur sa pertinence. Il aurait dû au moins tenir compte que nombre de participants pouvaient connaître l’existence du roman d’Aldous Huxley « Le meilleur des mondes » (Brave New World, 1932) qui est construit sur le même postulat d’une totale maîtrise des comportements, mais prend l’allure d’une dystopie cauchemardesque.

Derrière ces critiques, on voit mise en relief l’insuffisance de la théorie psychologique behavioriste. Or, l’intervenant a d’emblée demandé aux participants qu’elle soit créditée d’un savoir fiable pour la raison qu’elle était la seule psychologie vraiment scientifique. De fait, elle s’en tient aux faits observables que sont les stimuli d’une part (en lesquels il faut combiner les modifications environnementales avec le patrimoine génétique), et les comportements-réponses d’autre part. Mais en faisant cela, une telle « psychologie » escamote l’essentiel qui est justement la psychè, soit le mental, l’esprit de l’individu humain, où s’effectue le passage du stimulus au comportement.

Dès lors le behaviorisme a beau jeu de s’annoncer comme une psychologie générale qui inclut également les animaux, et de s’affirmer capable, par une expérimentation animale, de tirer des connaissances sur les comportements humains.

Faisons simplement cette remarque : les animaux ne font pas de livres de psychologie. Il doit quand même avoir des propriétés singulières ce mental humain en lequel peut s’élaborer de tels comportements-réponses ! Quel behavioriste dira à Chris Hayward de quel stimulus la proposition de ce café-philo est la réponse ?

En faisant de l’effecteur entre le stimulus et le comportement un lieu hors du champ de la connaissance, « une boîte noire », le behaviorisme produit un savoir psychologique qui escamote l’humain.

On objectera que ceci était la psychologie scientifique du siècle dernier, celle de grand-papa, celle qui permettait d’établir qu’une annonce en haut à gauche de la page d’un journal est mieux perçue que celle en bas à droite (sauf pour les journaux en langue arabe).

Mais aujourd’hui, a fait valoir l’intervenant, avec les neurosciences, on aurait avancé dans la mise au jour du mental. Grâce à des techniques comme l’IRM (imagerie par résonance magnétique), on sait beaucoup mieux ce qui se passe dans le cerveau humain : on peut relier des phénomènes électriques qui s’y produisent avec des pensées et des comportements de l’individu ainsi observé. La boîte noire serait déjà moins noire, et elle devrait l’être de moins en moins avec les progrès spectaculaires que font actuellement les neurosciences.

Certes, en mettant en relation des phénomènes électriques précisément localisés avec des comportements, on arrive à améliorer la condition de malades parkinsoniens, voir de faire marcher (un peu) un paralytique en créant artificiellement des stimulations électriques directement dans le cerveau.

Mais que sait-on de ce qui se passe entre la stimulation électrique et la pensée ou la volition dans la conscience de l’individu ? Rien ! Et on ne le saura jamais. Pour une raison simple : phénomènes physiques et phénomènes psychiques relèvent de deux types de réalité totalement hétérogènes. Contrairement aux phénomènes physiques, les phénomènes psychiques ne sont pas dans l’espace, ils ne sont pas soumis à l’usure du temps. Ce qui empêche radicalement de concevoir leur articulation. Nul intérêt de broder sempiternellement sur la complexité du cerveau humain, cela est très simple : il y a un « gap » infranchissable entre le physique et le psychique, et qui avait été clairement identifié il y a 25 siècles par Platon (voir Phédon, 79a-79d). La « boîte noire » est là, irréductible !

D’ailleurs, est-ce bien une déficience ? N’est-il pas heureux qu’il n’y ait là rien à connaître ? Car s’il y a un lieu pour qu’émerge la liberté humaine, il ne peut être qu’en cette « boîte noire » !

C’est en effet grâce à son escamotage délibéré de ce lieu que la psychologie behavioriste nie la liberté du vivant. Tous les vivants seraient à la même enseigne d’avoir des comportements déterminés par des stimuli. Jamais ils ne choisiraient leur comportement.

Dès lors l’on ne sait plus de quoi l’on parle si les comportements humains sont déterminés comme toute autre réalité de l’Univers au sein d’un déterminisme universel !

Cette psychologie ne semble plus parler de nous – je veux dire « nous » en notre expérience la plus intime chaque fois que nous faisons des choix entre des possibilités et que nous en assumons les conséquences. Prenons entre mille exemples possibles cette proposition de Chris Hayward : « Concernant le libre arbitre, je me tais. Contrairement à Pascal, je ne fais jamais de paris. » Comment le comprendre autrement que comme positionnement de sujet qui choisit, autrement dit comme l’affirmation de sa liberté ?

La seule occurrence de comportements humains qui est compatible avec la psychologie behavioriste sont les comportements réactifs : ceux où nous réagissons (à un stimulus) sans réfléchir. Car dans le comportement réactif, nous ne sommes, comme dit Spinoza, « que la cause partielle » de notre comportement, car la cause essentielle est dans le stimulus qui nous affecte. C’est d’ailleurs uniquement sur les comportements réactifs que repose le marketing, qu’il soit commercial ou politique, et c’est d’ailleurs dans ce domaine économique que le behaviorisme a trouvé ses principaux débouchés. C’est ainsi que nous choisissons dans le foisonnement des propositions des centres commerciaux, plutôt le vêtement dont le prix se termine par 99, au lieu de celui qui se termine par 00 après l’unité supérieur. Ces prix en « 99 » sont un des résultats du behaviorisme, même si nous ne sentons pas grandis que notre liberté soit ainsi achetable pour 1 centime. Voir mon analyse plus complète de ce cas. Car nous n’achetons ainsi que dans la mesure ou nous ne réfléchissons pas.

Le behaviorisme est la psychologie des comportements nécessaires, ceux où l’émotion, le besoin, l’habitude, le réflexe, nous font verser spontanément dans les comportements réactifs, nous dispensant de réfléchir entre plusieurs possibilités. Mais ce sont justement les situations qui n’apportent aucune estime de soi supplémentaire, celles où nous nous sentons le moins humains.

Il est clair que dans « la psychologie complètement élaborée » de Watson, que l’animateur de la soirée juge pleine de promesses, la liberté humaine n’aura plus aucun espace. On veut bien que, dans le monde ainsi atteint de la transparence comportementale, les pouvoirs sociaux se servent de leurs connaissances psychologiques pour faire le bonheur de tous. Mais quelle valeur aurait ce bonheur qui ne serait pas apporté par l’exercice de sa liberté ?

Or ne sommes-nous pas collectivement quelque peu engagés dans cette direction ? La prospective d’Aldous Huxley d’il y a 70 ans n’est-elle pas devenue plus parlante aujourd’hui ?

« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. » Discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco.

* * *

C’était vraiment un défi impossible, de la part de Chris Hayward, de proposer un café-philo sur la base d’un postulat qui nie la liberté humaine ! Car quel sens cela a-t-il alors de se réunir pour débattre de la meilleure manière de vivre ensemble ?

Mais ne peut-on pas le remercier, malgré son absence de prise de recul par rapport à ce qu’il croit, de nous avoir permis de prendre conscience du danger d’une certaine assurance scientiste concernant les sciences de l’homme, aujourd’hui de plus en plus ramenées au behaviorisme augmenté des neurosciences ?

Pierre-Jean Dessertine, le 15 avril 2024