Café-philo Lourmarin, le mardi 8 octobre 2019



La démocratie est-elle le moyen ou la fin ?


Spinoza nous a légué la très belle idée que la joie est le sentiment que nous avons d’une augmentation de notre puissance d’agir.
Ce serait litote de dire qu’il y a aujourd’hui peu de joie dans la vie sociale. En réalité il y a un incontestable fond de tristesse collective – ce que confirme, a contrario, le constant besoin de faire rire dans les médias dominants.
Si nous sommes tristes, ce n’est pas tant parce que nous sommes dans un état mondial de crise écologique larvée avec une planète se réchauffe dangereusement et l’élimination de 60% des vertébrés sauvages ces quarante dernières années ; ce n’est pas tant parce que des centaines de milliers d’exilés errent dans le monde en se demandant s’ils seront bienvenus quelque part ; ce n’est pas tant parce que nous nous sentons la cible de massacres collectifs ; ce n’est pas tant parce que la répartition des richesses est devenue d’une injustice invraisemblable.
Nous sommes tristes parce que nous savons que les trajectoires doivent être redressées tout de suite et que nous ne savons comment faire, et que nous ne pouvons pas le faire.
Nous sommes tristes d’être impuissants face aux désastres qui s’amorcent
Or nous devrions être puissants puisque nous sommes en démocratie
La démocratie n’est-elle pas le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » comme cela est écrit dans notre Constitution (article 2).
Qu’est-ce qui ne fonctionne pas en notre démocratie ?
En démocratie, l’acteur principal est le peuple, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens. Les citoyens sont définis par leur responsabilité quant à la vie et l’avenir de la société, et par la liberté qui va de pair avec cette responsabilité. Ce sont les libertés garanties par les droits du citoyen inscrits dans les textes juridiques fondamentaux : libertés d’opinion, de croyance, de culte, de  presse, de déplacement, d’entreprendre, d’association, de réunion, etc.
Or le peuple ne se retrouve pas dans le fonctionnement démocratique de notre modernité tardive.

Les dysfonctionnements de la démocratie contemporaine

On peut pointer 5 dysfonctionnements remarquables de la démocratie contemporaine (on s’appuie ici sur le cas de la France)
1.      Le premier dysfonctionnement concerne la liberté du citoyen. Aujourd’hui, on voit couramment des citoyens dont la liberté est restreinte pour nulle autre raison que la décision de fonctionnaires du maintien de l’ordre leur ayant prêté l’intention de commettre un délit – alors que toute atteinte aux droits du citoyen doit relever soit d’une peine prononcée légalement suite à une action délictueuse, soit d’un état d’exception lié à une situation critique (ceci est l’effet de l’intégration récente d’un certain nombre de dispositions légales propres à l’état d’urgence dans le droit commun.)
2.      Ce qui est étonnant, c’est que cela ne fasse pas scandale. Ce défaut de solidarité ne manifeste-t-il pas une autre dimension de la crise démocratique ? N’y aurait-il pas quelque chose de brisé dans la cohésion de celui qui constitue le sujet de la démocratie : le peuple ? L’idée de peuple implique en effet la visée d’une volonté commune qu’on appelle volonté populaire. Le peuple n’apparaît-il pas le plus souvent perdu dans une rivalité d’intérêts catégoriels ?
3.      Mais ne faut-il pas relier ces brisures dans la société au vertigineux creusement des inégalités de conditions de vie depuis quelques décennies ? Or ce creusement des inégalités relève à n’en pas douter de cet autre aspect, bien identifié, de la crise des démocraties modernes : la dégradation de la représentativité parlementaire = de plus en plus les lois sont adoptées malgré le peuple, alors que des lobbys de puissants intérêts privés arrivent à imposer la prise en compte de leurs demandes. Par ailleurs, la procédure du référendum, qui pouvait compenser cette dégradation de la représentation parlementaire, est délaissé.
4.      La notion de démocratie désigne la source du pouvoir légitime ; la notion de république désigne la forme de l’Etat où s’exerce ce pouvoir. Les sociétés modernes s’organisent presque toujours en États démocratiques républicains,  du moins dans l’affichage. La république a une affinité particulière avec la démocratie parce qu’elle donne la priorité à l’intérêt public que vise naturellement la volonté populaire, ce qui suppose l’élaboration d’un droit qui s’impose également à tous.
En démocratie, la volonté populaire est à la source du droit, soit  à travers ses représentants, soit directement par référendum. Or, un phénomène récent (depuis 2 décennies) manifeste un grave dysfonctionnement dans l’élaboration du droit.
C’est le phénomène d’inflation législative. Par exemple, le code pénal a plus que doublé en volume durant les 20 dernières années. La loi devient un élément de communication du pouvoir : il y a un problème qui ébranle l’opinion ? On fait une nouvelle loi pour montrer qu’on le prend en compte.
D’autre part les lois ont tendance à prendre de l’embonpoint – les articles se multiplient pour prendre en compte les amendements, c’est-à-dire souvent les points de vue des intérêts particuliers (elle peut tripler en nombre d’article entre sa présentation aux députés et sa publication). Enfin, les lois peuvent attendre plusieurs années le décret qui les rendent applicables.
Conséquences :
     - Le droit est devenu illisible pour le citoyen : l’adage « Nul n’est censé ignorer la loi » doit être remplacé par « Nul n’est capable de maîtriser les lois auxquelles il censé se conformer » !
     -  On constate un fort absentéisme parlementaire lors du vote des lois. Il est dû aux sessions à rallonge et aux séances de nuit.
     -  Les citoyens ne se reconnaissent plus dans des lois qu’ils doivent respecter. Les lois semblent souvent à contre-courant de la volonté populaire sans qu’ait pu avoir lieu un débat public. Il ne lui reste alors d’autre choix que rentrer dans un rapport de force : manifestation dans l’espace public, grèves, etc.
     -  Il y a dès lors une dévaluation commune de la loi, alors qu’elle est la colonne vertébrale qui fait tenir une république démocratique debout.
5.      Le dernier dysfonctionnement concerne la souveraineté de l’État démocratique. Elle est en crise puisqu’une part importante des prérogatives de l’État-nation devient de fait subordonnée à la souveraineté des institutions européennes. Or il est problématique de parler d’une démocratie européenne. Les pouvoirs de l’instance élue, le parlement européen, sont assez limités. Surtout, on ne peut pas parler – c’est un problème culturel – de peuple européen et de volonté populaire européenne. Autrement dit, la citoyenneté européenne reste une abstraction.
La démocratie apparaît ainsi altérée au niveau de ses principes :
·         Celui de la liberté par l’atteinte aux droits du citoyen
·         celui de la fraternité par le morcellement du peuple en groupes d’intérêts catégoriels
·         celui de l’égalité par la dépossession de la maîtrise populaire dans l’élaboration des lois
·         celui de la souveraineté par l‘exportation d’une partie du pouvoir souverain à des institutions supranationales encore plus en déficit de légitimité démocratique que l’État-nation.
C’est parce que l’État démocratique ainsi dysfonctionne que les décisions publiques ne sont habituellement pas démocratiques,
On peut se demander d’ailleurs, s’il y a jamais eu véritablement démocratie ? La démocratie athénienne de l’antiquité ‒ la première démocratie instituée qui sert d’emblème à toutes les démocraties ‒ excluait de la citoyenneté les femmes, les esclaves et les métèques.
La démocratie ne serait-elle pas une illusion sur laquelle nous serions en voie de dessillement ?
Mais pour vivre comment ensemble ?
Car la démocratie n’est-elle pas la plus belle idée sur la manière de vivre ensemble ?
Parvenus à ce point de perplexité, n’est-il pas temps de s’interroger sur le sens de la démocratie ?

Les valeurs finales de la société

Or, la question  - la démocratie est-elle le moyen ou la fin. ? – est la meilleure manière de se poser la question du sens de la démocratie. Car éclairer le sens d’une réalité quelconque, c’est d’abord savoir si elle vaut comme moyen ou comme fin en soi ; si elle vaut pour permettre d’accéder vers autre chose qui est finalement visé, ou si elle vaut pour elle-même.
Pourquoi la démocratie ? Parce que c’est l’idéal du vivre-ensemble ou bien parce que cela permet de réaliser d’autres buts sociaux. Et d’ailleurs, que pourraient-ils être ?
L’essentiel n’est-il pas ici de déterminer ce qui peut être la fin de la vie sociale. Pourquoi, finalement, vit-on en société ?
·         pour se prémunir contre (contenir) la violence – réaliser durablement la sécurité ?
·         pour faire de l’espèce la plus démunie de la nature – l’espèce humaine –  une espèce forte, la plus forte ?
·         pour réaliser une prospérité collective ?
·         pour vivre libre ? Mais en quel sens ? Veut-on le maximum de liberté pour chacun compatible avec la vie collective ? Est-ce bien le seul sens possible de la liberté que l’on peut viser ?
·         pour réaliser la justice entre les hommes ? Ou l’égalité (que l’on peut penser comme une forme de justice) ?
·         pour réaliser le bonheur collectif ? C’est l’idée que défendait l’anglais Bentham au début du XIX° siècle qui voulait organiser la société afin de favoriser « le plus grand bonheur du plus grand nombre », le bonheur étant défini comme le maximum de quantité de plaisir, étant soustraite la quantité de peine inévitable.
L‘idée démocratique est-elle capable de porter en elle-même de telles valeurs ? Est-elle digne d’un investissement comme fin en soi ? Peut-elle être notre idéal de vie sociale ? Nous connaissons le mot de Churchill «La démocratie est le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres.» Autrement dit, elle serait le moins pire des systèmes malgré tous ses défauts.
Quels sont ses défauts ?
·         Elle amène à beaucoup parler pour décider. Or les pouvoirs de la parole sont ambigus : elle peut certes contribuer à unifier les points de vue, mais elle peut tout autant les cristalliser en passions antagonistes.
·         Elle rend du temps. Au point que dans la démocratie grecque on en était venu à indemniser les citoyens venant débattre sur l’agora, afin de compenser leur manque à gagner du fait du temps soustrait à l’activité économique.
·         Elle favorise une vie sociale procédurière. C’est le problème du développement de bureaucraties qui concourent à la gestion des institutions démocratiques
·         Elle nécessite un niveau de culture personnelle qu’on peut juger inaccessible à l’ensemble des citoyens. C’est tout le problème de l’éducation jugée nécessaire pour pouvoir assumer sa responsabilité de citoyen.
·         Dans la mesure où elle installe le préalable du palabre avant la décision, on peut craindre qu’elle compromette la réactivité de l’État, spécialement en période de crise. C’est d’ailleurs pourquoi toutes les démocraties prévoient des dérogations aux principes démocratiques en des périodes déterminées qu’on appelle « état d’exception. » Seulement, l’expérience montre que l’état d’exception peut être prolongé de manière arbitraire, voire, comme en France, intégré pour partie dans le droit commun ‒ il s’est ainsi installé en France depuis 2017 cette forme d’État assez paradoxale qu’on pourrait nommer « démocratie policière ».
·         Elle nécessite, pour bien fonctionner, un souci partagé du Bien commun prioritairement à ses intérêts personnels. Cela suppose une haute moralité de tous qui peut sembler incompatible avec la versatilité humaine.
·         La démocratie a très souvent montré sa capacité à s’autodétruire, à se suicider. C’est par des procédures d’élections démocratiques qu’on été mis au pouvoir des individus au projet clairement antidémocratique qu’ils ont pu ainsi concrétiser : l’État théocratique d’Iran en 1979, et déjà auparavant l’État fasciste en Italie, et l’État nazi en Allemagne.
Ainsi désacralisée, la démocratie apparaît ne pas pouvoir valoir comme fin en soi. Elle est donc valorisée comme moyen pour un idéal de vie sociale pensé au-delà d’elle.
Quel peut-être cet idéal ?

L’idéal libéral d’une société prospère

Pour répondre, on peut se tourner vers le plus proche : la manière dont est considérée la démocratie dans les discours dominants de nos sociétés. Elle est présentée comme la bonne organisation sociale pour le projet libéral. Le projet libéral se fait fort d’apporter un état de prospérité par l’abondance de biens industriellement produits.
Or, le contexte de la démocratie :
·         assure un état de sécurité suffisamment pérenne pour la rentabilité des investissements de capital et la réalisation des contrats à moyen et long terme.
·         garantit la liberté des citoyens, et donc un espace social ouvert qui permet la fluidité requise pour la mobilisation des travailleurs, la sollicitation des consommateurs, et le développement des échanges marchands.
Il faut apprécier ces avantages économiques de la démocratie à l’aune d’épisodes historiques antérieurs où les guerres entre princes dévastaient régulièrement des territoires, et mobilisaient la part de la population masculine la plus vigoureuse dans les armées, la soustrayant ainsi à l’activité productrice. D’autre part toute guerre engage les États dans une incertitude quant à l’avenir telle que les entrepreneurs ne sauraient investir ou s’engager dans des contrats.
Cette justification de la démocratie comme moyen du libéralisme est advenue très tôt, dès les balbutiements de l’industrialisation au début du XIX° siècle.
De ce point de vue, la pensée du français Benjamin Constant, contemporain de Napoléon, est intéressante. Il assigne, à la démocratie qu’il appelle de se vœux de tenir à la fois les deux exigences :
·         Tout acte du pouvoir souverain doit exprimer la volonté populaire
·         Mais jamais l’expression de la volonté populaire ne doit amener à empiéter sur les libertés individuelles des citoyens.
 « Toute autorité qui n'émane pas de la volonté générale est incontestablement illégitime. […] L'autorité qui émane de la volonté générale n'est pas légitime par cela  seul  […].  La  souveraineté  n'existe  que  d'une  manière  limitée  et  relative.  Au  point    commence  l'indépendance  de  l'existence  individuelle,  s'arrête  la juridiction  de  cette  souveraineté.  Si  la  société  franchit  cette  ligne,  elle  se  rend  aussi  coupable  de  tyrannie  que  le  despote  qui  n'a  pour  titre  que  le  glaive exterminateur. La légitimité de l'autorité dépend de son objet aussi bien que de sa source » Principes de politique (1806).
Benjamin Constant tire ainsi les leçons de la Terreur. Cela lui permet d’envisager une version heureuse de la démocratie comme moyen d’aller vers une version heureuse de la prospérité par le libéralisme.
Il n’en est pas de même d’Alexis de Tocqueville (1805-1859) qui, une génération après Benjamin Constant, étudie la manière dont les jeunes États-Unis d’Amérique organisent leur démocratie au service d’un projet de société libérale. Mais comme cette société se construit sur des bases quasiment vierges, l’effet de la première révolution industrielle sur la vie sociale organisée démocratiquement peut-être appréciée avec une grande acuité. Le diagnostic de Tocqueville est pessimiste : l’homme de la société libérale à venir bénéficiera d’une sécurité indubitable, et d’une certaine forme de contentement, mais au prix d’une infantilisation : il ne sera certes pas un être humain épanoui.
 « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » (De la démocratie en Amérique, 1840)
Tocqueville propose ainsi la version pessimiste de la démocratie comme moyen vers la prospérité libérale. Est très frappante dans cette vision la justesse de sa prescience des maux que nous subissons aujourd’hui dans nos sociétés de la modernité tardive.
Cette justesse nous amène à prendre au sérieux sa prédiction d’une métamorphose de la démocratie en un despotisme inédit.
Notre démocratie dysfonctionnerait pour une raison fondamentale : ses institutions ne seraient plus au service du peuple selon leur vocation originelle, mais au service d’un ou de plusieurs despotes.
Qu’est-ce qu’un despote ? C’est un individu qui utilise son poste au pouvoir souverain (présidence, gouvernement) au profit de ses intérêts particuliers. Or, dans ces sociétés, précise Alexis de Tocqueville (avant-propos de L’ancien régime et la révolution, 1856), « l'envie de s'enrichir à tout prix, le goût des affaires, l'amour du gain, la recherche du bien-être et des jouissances matérielles y sont donc les passions les plus communes. ». Ce qui amène à penser que le despotisme envisagé par Tocqueville serait le fait d’affairistes ayant acquis une position dominante dans la société dont le (ou les) titulaire du poste de l’exécutif d’État serait finalement la créature.
On voit bien tout ce qui, dans notre expérience politique commune, argumente en faveur d’un tel despotisme : le poids des lobbys, la préséance des exigences économiques, la porosité des fonctions entre service public et grandes entreprises de la haute fonction publique, la difficulté à faire avancer des causes qui ne vont pas dans le sens des grands intérêts industriels, l’emprise des grands affairistes sur les médias de masse, etc.
Pour autant ce despotisme serait tout-à-fait inédit puisqu’il pourrait être mis à jour publiquement, on pourrait en délibérer et le dénoncer. Il s’accommoderait en quelque sorte avec des modalités démocratiques.
Ces formes démocratiques doivent-elles être considérées comme des survivances de la démocratie comme moyen ayant amené à une société d’abondance ? Mais cette « abondance » n’est pas du tout la prospérité promise : elle est loin de concerner tout le monde, elle porte surtout sur des biens secondaires et elle a pour envers une pénurie des biens essentiels : eau potable, air sain, environnement naturel vivant, etc. !
Ou bien la démocratie aurait-elle une importance particulière pour l’humanité, telle qu’elle ne saurait y renoncer ?
Pour éclairer cette alternative il convient de revenir au projet originel. Pourquoi a-t-on inventé la démocratie ?

La démocratie en Grèce antique

L’apparition de l’idée de démocratie a été concomitante de la diffusion du logos dans la société grecque.
Cela s’est fait au long d’un processus qui semble avoir commencé vers le -VIII° siècle, et qui apparaît acquis au début du VI° siècle avec le personnage de Thalès. (Je m’appuie ici principalement sur J-P Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, La Découverte, 1996)
Le logos, c’est le discours rationnel. Il s’oppose alors au muthos qui est le discours mythique.
La parole mythique fut la première‒ et reste la plus universellement répandue ‒ forme de réponse au principal problème qui se pose à l’homme : « Pourquoi suis-je ici et dans cette condition ? »
Elle est caractérisée par le recours à la volonté d’êtres surnaturels (les dieux) qui ne saurait être contestée. De plus c’est une parole révélée donc définitive (sacrée dit-on). Enfin elle est proférée par une élite qui a une relation privilégiée aux dieux (prêtres, mais aussi rois, poètes, ceux que l’on appelait alors les « maîtres de vérité »).
La parole mythique est la parole élitiste par excellence. C’est pourquoi la parole mythique est tout-à-fait adaptée à une société organisée selon des rapports de domination par la force : il suffit que les dominants se fassent reconnaître comme les portes-parole des volontés divines.
Au contraire le logos a une origine populaire. Car le discours rationnel a d’abord été le discours de la maîtrise de la réalité. En effet le logos est l’intégration dans le langage de cet ordre des nécessités, manifesté par les rapports de causalité dans la nature – c’est pour cela que les principes fondamentaux du bon usage du logos sont les principes de non-contradiction et de déduction.
Ce que ne réalise pas du tout le discours mythique qui est capable de faire parler un serpent et de faire naître une femme de la côte d’un homme.
Cela signifie quoi ? Que le discours rationnel est compris par tous exactement de la même manière, alors que la parole mythique est comprise par chacun de manière différente. Ce qui explique le psittacisme des rites religieux : se retrouver à tout prix dans les mêmes mots pour faire communauté, puisqu’on ne saurait se retrouver dans les mêmes significations.
Si le muthos, c’est la parole des dieux, le logos, c’est le discours du monde
La diffusion du logos dans haute Antiquité grecque doit énormément au développement des échanges marchands en Méditerranée orientale. Affréter un bateau, pour un voyage de plusieurs semaines afin de faire des affaires dans plusieurs ports le long des côtes demande effectivement une grande maîtrise de la parole transparente, i.e. du logos.
Le premier usage politique du logos (politique = concernant l’organisation de la cité.) fut dans la pratique judiciaire ; très tôt – dès le -VIIIème siècle.
On remplace l'acte de justice comme sentence royale inspirée, ou épreuve ordalique, par un jugement prononcé par un juge au-dessus des parties, au terme d'un débat contradictoire qui lui a permis d'examiner et de comparer les arguments afin d'amener au jour la vérité objective. C’est le moyen le plus sûr de parvenir au jugement qui mette tout le monde définitivement d'accord.
De plus la justice se rend de plus en plus sur l’agora – la place publique – qui devient désormais le centre de la cité, et non plus dans l’enceinte fermée du palais.
Dans l'agora, tout le monde a une égale possibilité d'accès aux règles qui régissent les décisions : le droit. Le logos a donc rendu l’institution de justice beaucoup plus respectée et capable d’éteindre efficacement les foyers de violence liés aux actes délictueux.
On comprend que cette révolution judiciaire en a d'emblée appelé une autre, proprement politique, qui a abouti à la fondation de la démocratie grecque, laquelle est acquise au début du VIème siècle.
Ce qui est décisif dans ces transformations, c'est la nouvelle importance sociale que prend la parole. Elle devient le principal instrument de pouvoir, remplaçant, et cela est absolument inédit, la possession des armes et des chevaux.
Mais c'est une parole métamorphosée. Elle n’est plus le propre de "maîtres de vérité", qui oblige aussitôt prononcée. C’est une parole par principe égalitaire : le logos est une parole qui trouve d’abord sa valeur en elle-même (est-elle cohérente ?), et ensuite dans l’expérience commune (restitue-t-elle l’expérience commune ?). Si bien que tout membre de la société est habilité à la dire et à la juger. C'est donc une parole-dialogue, exposée à l'examen public, qui peut être remise en cause et améliorée. Cf Vernant, Les Origines de la pensée grecque.
L’idée de la démocratie, ce fut d’abord la reconnaissance de la valeur du logos dans son application aux affaires publiques. Cette valeur est d’ouvrir la possibilité de se mette d’accord, plutôt que d’entrer dans un rapport de force. C’est pourquoi le pouvoir du logos écarte la violence endémique qui sévit dans une société qui ne s’organise qu’à partir des rapports de force : elle rend la société globalement plus forte, et pour chacun plus heureuse ; peuvent s’y développer les talents et les capacités créatrices. Ce qui se verra avec le prodigieux développement culturel d’Athènes à partir du –V° siècle.
De plus elle permet d’impliquer le peuple dans la politique puisque chacun est égal devant le logos. Au-delà des situations sociales différentes, le logos réalise une unité de la cité.
La démocratie a d’emblée été directe : c’est l’assemblée des citoyens d’Athènes l’Ecclesia, réunie sur l’agora, qui prenait les décisions concernant l’organisation et l’avenir de la cité. On a même décidé de payer les citoyens pour leur participation à l’Ecclesia, considérant le manque à gagner qu’elle impliquait.
Mais les femmes, les esclaves, et les étrangers étaient exclus de la citoyenneté.
La démocratie, originellement, c’est l’engagement du peuple dans les décisions publiques par l’entremise du logos.
Ce qui est essentiel à la démocratie, c’est le logos ! Ce n’est pas le bulletin de vote ! Le vote à la majorité n’est que la validation de l’issue du débat : le choix du discours le plus convainquant.
Jean-Pierre Vernant présente l’invention de la démocratie dans la Grèce antique comme le moyen pour réaliser une société délivrée d’une violence endémique dûe aux conflits entre potentats locaux, une société donc plus apaisée, beaucoup plus favorable au développement du commerce.
Mais on peut penser qu’elle s’est révélée, en son développement, plus que cela, comme ayant une valeur en soi, et ceci pour au moins deux raisons :
1.      La prévalence du Bien commun est apparue immanente à la pratique démocratique. Car dans l’espace public, concrétisé par l’agora, on doit nécessairement arriver en ayant mis entre parenthèses tous ses intérêts particuliers pour proposer sa vision du Bien Commun concernant le sujet traité et la mettre à l’épreuve des arguments des autres.  C’est pourquoi on est allé jusqu’à interdire la participation de citoyens dont la vie privée serait particulièrement affectée par la question en débat – par exemple les habitants limitrophes d’une cité contre laquelle on envisage d’entrer en guerre – de façon à ce qu’ils ne soient pas pris en un dilemme entre l’intérêt public et leur intérêt particulier (vous imaginez dans nos Assemblées, les parlementaires issus des régions viticoles interdits de participer à un débat sur la règlementation de la vente du vin !)
2.      La diffusion sociale du logos a permis un développement inédit de la culture, en particulier à Athènes. Ainsi non seulement la démocratie libère en résolvant le problème d’une insécurité endémique, mais elle libère de façon toute positive en enrichissement le monde humain de valeurs culturelles : architecture, sculpture, peinture, théâtre, jeux olympiques, poésie, philosophie, art oratoire, etc.
Cette prévalence du Bien commun est consacrée par Aristote : « Seul, entre les animaux, l'homme a l'usage de la parole ; la voix [phonè] est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a été donnée aussi aux autres animaux.  Leur organisation va jusqu'à éprouver des sensations de douleur et de plaisir et à se le faire comprendre les uns aux autres; mais la parole [logos] a pour but de faire comprendre ce qui est bien ou mal et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. »
Autrement dit l’être humain est le seul à posséder le logos parce qu’il réalise par lui la plus haute forme de liberté, celle de choisir collectivement les valeurs finales en fonction desquelles il va vivre. Et c’est l’exercice de cette liberté qui constitue la politique.
Ce qu’explicite ainsi Hannah Arendt : « la liberté, … est réellement la condition qui fait que les hommes vivent ensemble dans une organisation politique. Sans elle la vie politique comme telle serait dépourvue de sens. La raison d'être de la politique est la liberté, et son champ d'expérience est l'action. » (Qu’est-que la liberté ? in La crise de la culture, 1972)
Car dans l’activité politique la parole se résout nécessairement en action ‒ H. Arendt utilise le mot « action » en un sens noble où il est l’apanage de l’homme : seul l’homme agit parce que l’action est par essence politique – l’action tient toujours à l’organisation des hommes pour vivre ensemble qui requiert qu’ils s’accordent sur le Bien commun.
La condition d’exercice de la politique est donc l’institution d’un espace public (et donc d’un temps public) pour que puissent se rencontrer et se confronter la pluralité des points de vue au moyen de la parole (logos). En cet espace chaque citoyen devient un être métamorphosé en ce qu’il a mis en suspens toutes ses croyances, tous ses principes de comportements habituels pour s’intéresser à la meilleure solution au problème posé (construire un nouveau port, déclencher une guerre, introduire un nouvel impôt, etc.) en fonction du Bien commun. Et de cette confrontation des points de vue, c’est la parole la plus convaincante qui emportera la décision.
Pour les Grecs, la politique est une fin en soi puisqu’elle réalise la plus haute liberté de l’homme. Comme l’écrivait Aristote « l'homme est par nature un animal politique ». Ainsi chaque être humain ne peut réaliser son humanité qu’en s’engageant politiquement. Il s’ensuit que la démocratie est la seule forme d’organisation politique légitime, puisqu’elle est la seule à faire droit à la liberté humaine.
La démocratie comme forme d’organisation de la société est donc une fin en soi.

Sophistique

Dès lors comment comprendre que la démocratie athénienne ne se soit pas généralisée de par le monde ? Pourquoi s’est-elle assez vite affaiblie pour succomber à partir de la fin du IV° siècle sous les invasions macédonienne puis romaine ?
Ce fit sa force – le logos – devint sa faiblesse. Elle s’est affaiblie par le populisme, c’est-à-dire un usage détourné du logos qui, tout en maintenant l’aspect formel de l’argumentation rationnelle, vise à susciter des réactions émotionnelles du peuple.
La victime prémonitoire de cet usage du logos – la sophistique – a été Socrate, condamné à mort en -399 par un tribunal populaire, dans le parfait respect des formes démocratiques. Et ce n’est pas un hasard. Il a été mis en accusation par des sophistes parce qu’il avait constamment dénoncé, dans son activité de philosophe de rue, les dérives de l’usage du logos par les sophistes.
La sophistique est une perversion du logos parce que, au moyen de procédés rhétoriques, elle fait passer l’intérêt particulier de l’orateur pour de l’intérêt public. En particulier, le politicien sophiste – qu’on appelait alors le démagogue – adore utiliser la colère légitime des gens pour incriminer celui qui lui apparaît comme une bonne figure de responsable afin d’obtenir ainsi un plus grand nombre de suffrage. Son discours vise à faire réagir au lieu de faire réfléchir.
La réaction, dans l’espace public, est le contradictoire de l’action car toujours elle est une inféodation à autrui. Elle n’est pas libre. La parole populiste agit comme cause délibérément provoquée pour obtenir ce comportement réactif. C’est là, et là seulement, que l’ensemble des citoyens rassemblés devient une foule redoutable.
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C’est par un usage dévoyé du logos que la démocratie athénienne s’est perdue.
Mais c’est de même par un usage dévoyé du logos que la démocratie moderne s’est abîmé dans un despotisme d’affairistes comme cela avait été pressenti par Tocqueville.
Dès que le débat ne se fait plus dans un espace public où toutes les propositions sont également accueillies et jugées selon la solidité de leur argumentation, où chacun accepte de remettre en jeu son point de vue en le mettant à l’épreuve des critiques des autres, où ses intérêts particuliers sont non avenus parce que l’on est réuni par le souci du Bien commun, alors la démocratie n’a plus de vitalité et peut vite devenir le déguisement de despotes.
Or le despote contemporain peut tout-à-fait garder les formes de la démocratie s’il peut obtenir des citoyens des comportements réactifs.
Or, d’une part le peuple est attaché à la démocratie, d’autre part le despote a développé des techniques basées sur les sciences humaines pour favoriser les comportements réactifs. C’est pourquoi la démocratie fonctionne encore formellement.
En ce point on peut retrouver la pertinence de l’idée d’infantilisation des citoyens avancée par Tocqueville dans sa vision de l’avenir de la démocratie au service du libéralisme : le despote « ne cherche … qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ». En effet le comportement réactif est le mode de comportement privilégié de l’enfance, et il est quasiment exclusif avant l’âge de raison.
Cela signifie que vivre dans l’action politique, vivre démocratiquement, c’est vivre véritablement en adulte, c’est-à-dire être respectable, vivre dignement.
On comprend alors pourquoi, au-delà d’une démocratie d’apparat, une démocratie vivante se réinvente constamment venant des dessous, des à côtés, de la société bien pensante, se donnant des espaces publics inédits pour prendre soin du Bien commun. Ce sont les lanceurs d’alerte, les acteurs de désobéissance civile, les promoteurs de conventions de citoyens, les occupants de ronds-points en gilets jaunes, et bien d’autres encore, sous des formes multiples (comme nous ce soir, réunis pour débattre de la démocratie).
La démocratie est bien une fin en soi puisqu’elle est un enjeu de dignité. C’est pour cela qu’elle est si tenace. C’est pour cela qu’il n’est pas impossible que le meilleur qu’elle ait à nous donner soit à venir.

Pierre-Jean  DESSERTINE
8 octobre 2019

Café philo Lourmarin, le mardi 10 septembre


La fin du monde est-elle pour demain ?

Le terme de « collapsologie » est à la mode. Le livre de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, paru en 2015,  « Comment tout peut s’effondrer » (sous-titré : « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes ») a popularisé le concept d’effondrement de nos sociétés qui a fait l’objet de nombreux articles et reportages.
Peut-on réellement penser « la fin du monde » ? De même que l’être humain imagine difficilement sa propre mort, la société peut-elle imaginer sa propre disparition ? C’est à cet exercice que les collapsologues nous invitent, afin de mieux préparer le futur.
Afin d’introduire le débat du café philo du 10 septembre autour de ce thème, nous rassemblerons, dans un premier temps les signaux – de plus en plus forts- sur lesquels s’appuient les penseurs de l’effondrement dont nous examinerons les thèses dans un deuxième temps. Enfin, en guise de conclusion très provisoire, nous nous demanderons quels sont les pistes d’action pour éviter la fin de notre monde, sinon la fin du Monde.
L’idée d’une « fin du monde » est sans doute aussi ancienne que la civilisation (l’Apocalypse de Saint Jean, les mouvements millénaristes, la chute de l’Empire romain, Paul Valéry, plus près de nous, la grande peur de la Bombe,  le rapport du Club de Rome…) et exerce une fascination sur l’esprit humain.
Cependant, il est incontestable que des signaux inquiétants se multiplient depuis le dernier quart du XX° siècle, souvent liés entre eux et qui interagissent les uns sur les autres (« boucles de rétroaction »).
¾     Accélération du réchauffement climatique 
¾     Extinction rapide de nombreuses espèces
¾     Inquiétudes la question de l’énergie, en raison notamment du dépassement du  pic pétrolier
¾     Accroissement de l’empreinte écologique par consommation des ressources naturelles : terre cultivable, eau, forêt, poissons…
¾     Poursuite de l’explosion démographique
¾     Aggravation de l’instabilité et inégalités économiques

Que nous dit la collapsologie, « science » de l’effondrement ?
Le terme anglais « to collapse » vient de l’analyse stratégique militaire (2ème guerre mondiale, guerre du Vietnam). L’idée qu’une société peut s’effondrer est ancienne (La Chute de l’Empire romain) mais s’appuie souvent sur des convictions religieuses (le Jugement dernier). Les collapsologues sont le plus souvent des scientifiques et appuient leurs thèses sur de très nombreux rapports d’experts.
·         L’effondrement a mis fin à de nombreuses sociétés, comme le montre l’anthropologue américain Jared Diamond dans son ouvrage « Effondrement ».
Trois cas sont particulièrement intéressants, compte tenu des leçons qui peuvent en être tirées : l’ile de Pâques, l’empire Maya, les Vikings du Groenland. Ils montrent l’importance de l’exploitation des ressources naturelles dans la survie d’une collectivité, mais également des relations avec d’autres groupes humains et, surtout, du système de valeurs qui explique l’aveuglement dont ont pu faire preuve ces sociétés.
·         Pour les collapsologues, la synthèse des signaux négatifs évoqués en première partie débouche sur l’idée que l’effondrement :
¾     est inévitable, sauf à réussir une modification radicale de notre système de production et de consommation, à court terme, ce qui ne parait guère envisageable (rapport du GIEC)
¾     a déjà commencé, comme l’indiquent l’émergence de conflits (Yémen, Rwanda), la multiplication des catastrophes naturelles (Arctique, Amazonie, Bangladesh)
¾     peut conduire non seulement à la fin de notre monde, mais également à la fin de l’humanité (multiplication des conflits armés conduisant à une catastrophe nucléaire)
Ces thèses rencontrent parfois une adhésion mais le plus souvent de l’incrédulité, s’appuyant sur des arguments qui peuvent être résumés autour de deux thèmes :
¾     Ce n’est pas la première fois que l’on prédit la fin du monde
¾     L’ingéniosité humaine trouvera bien une solution

Peut-on encore éviter l’effondrement ?
·         La collapsologie ne se contente pas de prédire un effondrement, elle analyse également les multiples raisons qui empêchent une action efficace:
¾     La différence entre « savoir » et « croire » se traduit par une incapacité à envisager l’avenir malgré des analyses scientifiques très robustes
¾     Les conséquences de nos actes sur l’évolution de la planète sont lointaines et étalées dans le temps
¾     Pour le philosophe Gunther Anders la « spécularité des croyances et des comportements » conduit les individus à n’agir qu’en fonction des comportements des autres
¾     L’horizon des acteurs (entreprises, gouvernements) est trop court et leurs intérêts contradictoires avec un développement respectueux des ressources naturelles
¾     Le modèle de développement est construit sur un pacte de croissance entre riches et pauvres : réduction des inégalités grâce à l’augmentation du gâteau

·         Quelques pistes d’action sont également présentes dans la littérature de l’effondrement :
¾     Actions individuelles (trier ses déchets, économiser son énergie, modifier son mode de vie…) pouvant aller jusqu’au « survivalisme »
¾     Création de petites collectivités économes des ressources et autonomes
¾     Pression sur les entreprises (dénonciation, boycott, etc.)
¾     Choix politiques allant dans le sens d’un effondrement « maitrisé » plutôt que conflictuel (transition douce)




La fin du monde est-elle pour demain ?




















Café-philo Lourmarin, le mardi 11 juin 2019


La vérité est-elle relative à chacun ?

Pensons à l’affaire Grégory, cet enfant de 4 ans retrouvé assassiné dans le lit d’une rivière en 1984.
Cela fait 35 ans que la France s’enfièvre périodiquement pour connaître la vérité sur ce crime. Car chacun est bien persuadé que cette vérité existe, et qu’au moins une personne la connaît. Chacun ressent également comme un inachèvement du point de vue de son existence de ne pas pouvoir la partager.
Ainsi se présente à nous la vérité : comme une valeur absolue et qui doit être partagée.
Pourtant un tout autre son se fait de plus en plus entendre. On l’entend lorsque tel homme politique se targue en privé de servir des bullshits des « conneries » ‒ en public. On l’entend par l’avènement de notions telles que « fake news » ou « post-vérité », qui renvoient à la même idée que l’important, lorsque l’on affirme quelque chose, est de faire réagir les gens dans le sens que l’on souhaite plutôt que de s’appuyer sur des faits objectifs.
En ces occurrences, la vérité perd son caractère de valeur absolue pour devenir une valeur relative aux intérêts particuliers. Ce que l’on considère comme vrai dépend-il de chacun et peut-il varier selon chacun ?

Berkeley et l’immatérialisme

Dans le sens d’une réponse positive à cette question on peut critiquer le réalisme naïf que manifeste spontanément le sens commun. Ce réalisme suppute une permanence des choses avec leurs qualités indépendamment des hommes qui les observent.
Mais posons-nous la question suivante : la planète Mars était-elle rouge avant qu’une sonde spatiale humaine (Mariner IV, 1965) envoie sur Terre les premiers clichés photographiques rapprochés ? On comprend que cela n’a pas de sens de parler de la rougeur d’un sol en dehors d’une conscience capable de la reconnaître. Mais n’en est-il pas de même des autres qualités sensibles ? La dureté ou la pulvérulence du sol, les arêtes montagneuses et les sillons de vallées, etc.
Mais que reste-t-il d’une chose ‒ fut-ce une planète ‒ hors ses qualités sensibles ? Le philosophe irlandais Berkeley (1685-1753) a examiné rigoureusement cette question. Sa thèse est l’immatérialisme, c’est-à-dire l’absence de substrat matériel comme support des qualités sensibles des choses, « car que sont les objets (…) sinon des choses que nous percevons par les sens ; et que percevons-nous hormis nos propres idées ou sensations ? N'y a-t-il pas une contradiction manifeste à admettre que n'importe laquelle de celles-ci, ou de leur combinaison, puisse exister sans être perçue ? ». De là cette formule célèbre de Berkeley : « Être, c’est être perçu ».

La sophistique

Du point de vue de la vérité, cette thèse a une conséquence redoutable. Car les sensations diffèrent constamment, non seulement d’un individu à l’autre, mais aussi d’un moment à l’autre. Nous sommes un groupe dans une salle : chacun à une perception de la salle différente liée à sa position, de plus le jour tombant, la perception est constamment modifiée par la luminosité. Or dans la mesure où ma connaissance de la salle est fondée sur la perception que j’en ai, elle devient relative à chacun des présents à un moment donné. C’est ce qu’avait théorisé dès le Vème av. J-C le sophiste Protagoras : « J'affirme, moi, que la vérité est telle que je l'ai définie, que chacun de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui n'est pas, mais qu'un homme diffère infiniment d'un autre précisément en ce que les choses sont et paraissent autres à celui-ci, et autres à celui-là. » (Platon, Théétète)
On le voit, l’idée que la vérité est relative à chacun n’est pas une nouveauté contemporaine, elle avait été déjà théorisée en Grèce il y a 26 siècles. Les sophistes de la Grèce antique en avaient tiré la règle pratique qu’entre les multiples discours possibles sur une même réalité, il fallait choisir celui qui avait les conséquences les plus favorables. Protagoras : « par homme sage j'entends précisément celui qui, changeant la face des objets, les fait apparaître et être bons à celui à qui ils apparaissaient et étaient mauvais. (…) que les aliments paraissent et sont amers au malade et qu'ils sont et paraissent le contraire à l'homme bien portant. Ni l'un ni l'autre ne doit être représenté comme plus sage ‑ cela n'est même pas possible ‑ et il ne faut pas non plus soutenir que le malade est ignorant, parce qu'il est dans cette opinion, ni que l'homme bien portant est sage, parce qu'il est dans l'opinion contraire. Ce qu'il faut, c'est faire passer le malade à un autre état, meilleur que le sien. »

Le pragmatisme

Après le long intervalle de la domination de l’idéologie chrétienne, et des ouvertures théoriques de la Renaissance, la pensée moderne a repris l’idée sophistique que c’est le discours le meilleur qui doit prévaloir comme vrai. Seulement, l’acquisition des nouveaux savoirs scientifiques, dont la vérité s’impose à tous, impliquait une définition plus exigeante de ce en quoi consiste ce « meilleur ».
-   Au XIXème siècle l’anglais Stuart Mill définit le discours vrai comme celui qui apporte le maximum de bonheur au plus grand nombre.
-   Un peu plus tard le français Bergson affirme qu’est vrai le discours qui permet de satisfaire ses besoins, donc de vivre.
-   Alors que l’allemand Nietzsche ne voyait la vérité que dans ce qui permet à l'individu d'affirmer au mieux sa puissance par rapport aux autres.
On pourrait citer d’autres auteurs. Il semble que la formule générale de ces conceptions se trouve chez l’américain William James (1849-1910) : « Est vraie une idée qui réussit. ». C’est la formule du pragmatisme, doctrine qui situe la valeur essentielle d’un énoncé dans les actions qu’il permet d’accomplir avec succès.

Critique du relativisme

Mais on peut se demander ce que vient faire la référence à la vérité dans ces philosophies. Ne serait-ce pas plus simple et clair de dire qu'une proposition est intéressante (Protagoras), vitale (Bergson), utile (S.Mill), valorisante (Nietzsche), efficace (James), plutôt que de dire qu'elle est vraie ?
En fait, les doctrines pragmatistes souffrent d'une incohérence foncière : elles ne peuvent appliquer à la valeur de leurs propres énoncés ce qu'elles disent de la vérité en général. Nietzsche serait-il prêt à reconnaître que ce qu'il dit sur la vérité il ne le dit que pour exprimer sa propre volonté de puissance ? Mais alors, il se retrouverait enfermé dans une contradiction sans issue. C’est cette contradiction que mettait en relief Platon en faisant dire à Socrate : « Protagoras (…) admettant comme il le fait que l'opinion de chacun est vraie, doit reconnaître la vérité de ce que croient ses opposants de sa propre croyance lorsqu'ils pensent qu'elle est fausse (…) Ainsi tout le monde, à commencer par Protagoras, contestera, ou plutôt, c'est lui qui tombera d'accord en convenant que celui qui le contredit a une opinion vraie. »
L’idée que la vérité soit relative à chacun se disqualifie elle-même car sa forme, qui est celle d’une affirmation universelle, est incompatible avec son contenu, qui nie cette universalité.
On voit que le problème de la vérité est lié au fonctionnement du langage, et en particulier à la manière dont il se rapporte à la réalité.

Vérité et réalité

Il semble que les mots « vérité » et « réalité » puissent quasiment valoir comme synonymes : dire toute la vérité n’est-ce pas dire toute la réalité ? Pourtant il y a une différence essentielle. Car la vérité se rapporte toujours à l’usage du langage, elle est la valeur attribuée à l’acte de langage en ce qu’il est capable de dire la réalité. La réalité, c’est le donné sensible que le discours (l’acte de langage) désigne. Le point délicat à saisir, c’est que, dès lors que nous pensons la réalité, nous sommes toujours déjà au-delà de la sensibilité brute et subjective. On évoque son expérience sensible toujours à l’aide de mots et lorsqu’on nous demande des comptes sur ces mots « Vous dites que vous l’avez vu, mais qu’avez-vous vu exactement ? » ‑ on répond toujours par d’autres mots. Les mots ne permettent jamais de rejoindre notre relation sensible à la réalité parce que celle-ci en tant que telle est muette et ne peu rien apporter. La signification d’un mot n’est jamais donnée par des sensations, mais toujours par d’autres mots : « On ne peut inférer le sens du mot fromage d'une connaissance non linguistique du roquefort ou du camembert sans l'assistance du code verbal. Il est nécessaire de recourir à toute une série de signes linguistiques si l'on veut faire comprendre un mot nouveau. » (Jakobson, 1963)
C’est ainsi que l’enfant pour grandir s’empresse de sortir des sensations pour parvenir aux choses nommables. C’est cette « soif de nommer », si caractéristiques des petits enfants de 2 - 4 ans. « Quécèça ? » demandent-ils incessamment ; et ils rentrent dans le monde humain en emmagasinant ainsi les choses par leur capacité à les nommer.
Car accéder au langage, ce n’est pas s’approprier le moyen de communiquer ses sensations. Ce moyen on l’a de naissance, c’est le cri (et ses modulations) commun avec le monde animal. Accéder au langage, c’est accéder au monde commun des hommes, celui qui est constitué de toutes les choses nommables. Car il faut que l’homme s’extraie, par le langage, de sa vie sensible purement subjective pour devenir vraiment humain.
C’est pourquoi la vérité ne peut être qu’une valeur absolue : c’est la valeur qui atteste qu’en ce que nous disons, nous restons bien dans le monde. Et nous n’avons de cesse de nous inquiéter de la possibilité de dire le faux, c’est-à-dire de ne plus être dans le monde. C’est ainsi qu’il faut comprendre la condamnation absolue du mensonge par Kant : « Le mensonge nuit toujours à autrui : même s’il ne nuit pas à un autre homme, il nuit à l’humanité en général », D’un prétendu droit de mentir par humanité (1797).
Affirmer que la vérité est relative à chacun, c’est tout simplement nier l’humanité de l’homme car il n’y a plus de discours possible attesté par un monde commun. C’est entrer dans des relations avec autrui qui ne peuvent être que des rapports de force.

La vérité de chacun

Mais il ne faut pas oublier que la sensibilité de chacun fait partie du monde, puisqu'on la nomme. Il faut donc reconnaître une vérité propre à chacun liée à la manière dont il vit sensiblement son rapport au monde. Cette vérité a été particulièrement explorée par le philosophe danois Kierkegaard qui la formule sous forme d’interrogation : il s’agit de « savoir ce que je dois faire » écrit-il dans son Journal (1835), et il précise qu’il lui faut accéder à l’idée « pour laquelle je veux vivre et mourir ». Autrement dit, la vérité de chacun se manifeste comme sens qu’il doit donner à sa vie et imprègne d’une tonalité propre tous ses vécus sensibles.
Or, de toutes les vérités, cette vérité, du point de vue de chacun, n’est-elle pas la plus importante ? On est obligé de reconnaître, en effet, qu’elle conditionne toutes les autres puisque mon rapport au monde dépend du sens que je veux donner à ma vie. Par exemple, si je veux affirmer ma volonté de puissance, ne serai-je pas amener à légitimer le mensonge, et donc à faire croire, entre autres, que la vérité est relative à chacun, de façon à imposer mon monde ?
Ainsi, il ne faut pas confondre la vérité de chacun, qui est la vérité la plus importante pour chacun, qui fait partie du monde quoique demeurant inaccessible à tous (puisqu'elle est déjà problématique pour celui qui en est le sujet), et la thèse que la vérité est relative à chacun, qui est une aberration humaine, mais qui peut être affirmée par ceux qui mettent le sens de leur vie (leur vérité propre) dans l’affirmation de désirs qui contredisent leur humanité.

Pierre-Jean Dessertine



La vérité est-elle relative à chacun ?


La vérité est la proposition sur la réalité qui est censée mettre tout le monde définitivement d’accord.
C’est bien pourquoi la vérité est une valeur fondamentale pour la vie sociale. Pensons à tous les professionnels de la recherche de la vérité : magistrats, enquêteurs, experts, huissiers, journalistes, sondeurs d’opinion, chercheurs scientifiques, etc.
Et que font ces professionnels ? Ils confrontent les faits à ce qu’on en dit, pour établir le discours vrai. Cela paraît simple, et l’on ne comprend pas pourquoi la vérité fait si souvent débat – et même dans le domaine scientifique, puisqu’on débat depuis plus d’un siècle de l’efficacité de l’homéopathie !
La raison de cette difficulté à s’accorder sur la vérité a été donnée, il y a 25 siècles, par le grec Protagoras : « chacun de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui n'est pas … en ce que les choses sont et paraissent autres à celui-ci, et autres à celui-là ».
Peut-on dépasser ce « péché originel » de la vérité de devoir passer par les apparences ? Ne le doit-on pas ?


LA RELATION SENSIBLE A L'OBJET















Relation sensible à l'objet



La relation sensible à l’objet.
Patrick Ochs - Café Philo du 14 mai 2019

Dans cette causerie nous souhaitons aborder la relation sensible à l’objet.

Par relation nous entendons une liaison, un lien. Pour Kant « la relation est une des fonctions de la pensée ».

La sensiblité correspond, pour nous à une réalité subjective : est subjectif ce qui dépend de moi, qui ne vaut que pour moi : l’émotion est un phénomène subjectif.  Est objectif ce qui peut être connu de la même manière par tout le monde et qui est valable pour tous, en accord de pensée avec le réel mais aussi avec l’expérimentation.  

Par sensible (lat. sensibilis) nous entendons ce qui peut être perçu par les sens mais aussi ce qui est saisissable par l’intuition.

La sensibilité peut avoir une signification interne : il s’agit alors d’un sentiment ou d’une forme d’affectivité. La sensibilité externe quand à elle fait référence aux sensations.

Pour Platon le sensible revêt deux significations : tout d’abord la capacité pour un objet d’être perçu par l’intermédiaire de la sensation (aisthësis) et la qualité de cet objet mais aussi le sensible comme l’ensemble de toutes les réalités susceptibles d’être perçues par les sens.

Ne faut-il pas « effleurer la surface des choses » comme le soulignait G. Simmel pour que le sujet éprouve une relation sensible à l’objet ?

Nous souhaiterions nous interroger sur cette relation sensible à l’objet.

Reste-t-elle uniquement tactile ? Est-elle aussi virtuelle ? Est-elle imaginaire ?

Comme le soulignait G. Bachelard. « …L’imagination est une des formes de l’audace humaine ».

Nous pouvons de manière générale appeler « objet » toute chose, voire toute représentation dont nous sommes conscients : l’objet est ce qui est appréhendé par un sujet. 

Les objets changent, évoluent, se transforment. Parfois même ces objets nous conduisent à modifier notre attitude et notre comportement.
                                                       
En effet, notre rituel quotidien qui nous relie à notre téléphone portable et ses multiples facettes conforte l’idée de Jean Baudrillard « l’objet n’épuise pas son sens dans sa matérialité et dans sa fonction pratique ».

Ainsi, les objets deviennent à la fois plus complexes et plus intelligents et notre relation sensible, qu’elle soit « haptique ou optique » évolue.  

Lorsque notre relation à l’objet est haptique elle se rapporte à la sensation de toucher « au palpable ». Irons-nous jusqu’à caresser l’objet aimé ?  Cet objet qui prend sens, qui a une histoire, que représente-t-il pour nous ? Quelle relation sensible ? Tissons nous des liens avec lui ?

Notre relation à l’objet est optique lorsque, par exemple, nous surfons sur internet et que le visuel domine. Pouvons-nous établir une relation sensible face à un clavier d’ordinateur ?

Notre relation à un objet « vivant et communiquant » est intéressante à bien des égards. Combien de fois avons nous entendu : « j’ai la main verte, je parle avec mes plantes ».  

Existe-il alors un lien ou un fossé entre nous et un objet ? Notre relation change-t-elle dès lors que l’objet est possédé, que nous en avons la propriété, ou lorsque nous n’en avons que l’usage ?

Pouvons-nous établir une relation sensible avec une machine industrielle ?

Quelle est aujourd’hui notre relation à l’objet ? Est-elle sensible lorsque l’objet est naturel, fonctionnel, symbolique, voire même complexe. Qu’en est-il alors de la relation sensible à l’objet matériel, tangible ? Et lorsque nous nous engageons dans une relation à un objet non  palpable, immatériel notre relation est-elle sensible ou pas ?

Et lorsque via le bon coin, ou un vide grenier nous offrons une nouvelle vie à un objet qu’en est-il de notre relation avec celui-ci : sensible ou pas ?


Et pour conclure.

En hommage à Gaston Bachelard qui soulignait en 1939 « …Le sujet étonné voit soudain qu’il a construit un objet. »