café philo du mardi 11 juin 2024


La face cachée de l'IA :  quand la recherche exploite l'Influence insidieuse de l'Intelligence Artificielle dans une vision humaniste


De Chatgpt, aux robots humanoïdes ou aux avatars dans le Metaverse, l’intelligence artificielle est omniprésente dans nos vies.  


Les recherches actuelles explorent l'utilisation de ces algorithmes pour améliorer nos apprentissages mais aussi nos relations humaines.


L’intelligence artificielle ne change pas seulement notre façon de travailler ou d'apprendre mais peut aussi influencer notre représentation de nous-même et de la société.


Ces représentations collectives automatisées issues du passé représentent-elles une imitation de la réalité ou suscitent-elles l’imaginaire ?


A la lumière de ces enjeux sommes-nous face à une rupture épistémologique dans notre façon de penser, de débattre ?


La raison n’est véritablement elle-même que lorsqu’elle progresse : l’intelligence artificielle ne permet pas une nouvelle appréhension du réel qui entre en conflit avec ses certitudes antérieures.


Gaston Bachelard soulignait si justement que « c’est au moment où le concept change de sens qu’il a le plus de sens »


Un regard croisé inter disciplinaire et intergénérationnel de Magalie Ochs (Chercheuse en Intelligence Artificielle à Aix Marseille Université) et Patrick Ochs (Oliveron) qui aborderont ensemble une lecture croisée à la fois scientifique et philosophique de la face cachée de l’Intelligence artificiell






























                                                                                                     Magalie Ochs et Patrick Ochs


Café philo du mardi 12 mars 2024

 Et si nous comprenions vraiment pourquoi nous faisons ce que nous

nous faisons ?


“In a system of psychology completely worked out, given the response, the stimuli can be predicted; given the stimuli, the response can be predicted” - J B Watson 1913

« Dans un système de psychologie complètement élaboré, étant donné la réponse, les stimuli peuvent être prédits ; étant donné les stimuli, la réponse peut être prédite »

C’est John Broadus Watson, le grand psychologue américain et fondateur de la science du béhaviorisme, qui l’a dit en 1913. A l’époque c’était plutôt une expression de foi qu’une hypothèse, parce qu’il n’y avait aucun moyen de la prouver – ou la réfuter. Ce fameux « système de psychologie complètement élaboré » n’existait pas alors, et n’existe pas encore, en fait. Mais Watson a mis le cap pour un programme de travaille qui continue, et continue de s’étendre, dans nos jours.

Donc nous vous proposons ce soir faire une expérience de pensée qui prends comme point de départ, le postulat que nous allons trouver une solution pour bâtir un tel système et donc serons en mesure de prédire les stimuli si la réponse est donnée; ou prédire la réponse, si les stimuli sont donnés. Autrement dit, « et si nous comprenions – vraiment – pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? ».

Je crois que quand – ou si vous préférez si – ça arrivera, le système bâti poserait des questions sur un large éventail d’intérêts philosophiques, de la justice et l’éducation à l’économie et aux services de santé.

D’emblée je veux souligner que le but de cette séance n’est pas de discuter le postulat lui-même, pour autant nous comprenons qu’il y a ceux et celles qui pourraient s'y opposer aux motifs d’idées ou croyances sincèrement tenues, surtout parmi les adhérents de la notion du « libre arbitre ». Cela est un débat qui va continuer longtemps, et peut-être que quelqu’un qui a un fort désir de s’y opposer pourrait présenter ses idées dans une séance du café philo à venir.  





Pour ce soir, je vais vous présenter d’abord un aperçu de la façon dont les idées ont évolué depuis la citation de Watson, qui va justifier ma thèse que ce sera peut-être possible, un jour – pas cette année, pas même cette décennie, mais peut-être pendant notre siècle.



Commençons avec la question, d’où est venue cette idée que Watson a si bien exprimé ? Certes, il n’était le premier à penser que notre comportement peut être un bon sujet pour les investigations scientifiques. Comment l'idée a-t-elle évolué, si depuis l’antiquité on a eu la conviction que notre comportement est décidé par ce que l’on appelait « l’âme » ou « l’esprit », qui est associé avec sa manifestation physique, le corps ? Pendant des millénaires, il était acquis qu’il y avait quelque chose en nous qui avait la seule responsabilité de notre comportement, et donc que c’était un sujet bon pour la considération philosophique ou religieuse, et non pour les scientifiques.

Pour souligner ce point, il y avait l’idée d’un gouffre entre nous humains et les autres espèces, que nous étions catégoriquement différents des animaux, dont le comportement était plus ou moins prévisible et même modifiable par la sélection génétique gérée par les éleveurs. Mais peut-être il est plus juste de dire qu’il y avait un gouffre entre certains d’entre nous humains – les adultes, sains, sobres et libres – et les autres, y compris les animaux, les enfants très jeunes, les adultes très âgés ou souffrants des problèmes psychiatriques, les intoxiqués et ceux qui se trouvent sous l’emprise d’addiction ou l’influence contraignante d’un autre.

On a commencé de questionner l’existence d’un tel différence entre les humains et les animaux pendant le 19ème siècle. Parmi les premiers penseurs dans ce sens était bien Charles Darwin (1809 – 1882). Ayant étudié la sélection auprès des éleveurs, il a soutenu de manière convaincante, dans « The Descent of Man » (La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe) (1871) que le comportement doit être hérité et évolue comme les attributs physiques. Il a développé cette idée plus en détail dans The expression of emotion in man and animal (L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux) en 1873.

Ses idées ont été reprises par George John Romanes (1848-1894), un naturaliste et un psychologue britannique. Romanes a participé à la fondation de ce qu’il appelait la psychologie comparative, partant des similitudes entre les mécanismes cognitifs des animaux et des êtres humains, écartant l’idée du comportement des notions d’éthiques qui ne concernent que nous humains.

Et c’est ici, en Vaucluse, que ces idées ont été adoptées par le grand polymathe autodidacte, Jean Henri Fabre (1823 – 1915). Considéré comme l'un des précurseurs de l'éthologie, science du comportement animal, et de l'écophysiologie, Fabre a fermement rejeté le caractère arbitraire de l'interprétation subjective du comportement et a insisté sur une approche plus scientifique d'observations minutieuses.

En même temps, d’autres abordaient la question du comportement sous un angle autre que scientifique. Notamment dans cette catégorie, le philosophe et historien Hippolyte Taine (1828 – 1893). Un partisan de l’idée de « l’histoire scientiste », en essayant de comprendre les causes des évènements historiques, Taine a cherché à reconstituer «l’homme intérieur » qui correspond à « l’état mental élémentaire » de chaque période d'une culture. Il a proposé que « chaque fait historique dépendrait de trois conditions : le milieu (géographie, climat) ; la race (état physique de l'homme : son corps et sa place dans l'évolution biologique) ; le moment (état d'avancée intellectuelle de l'homme) ».

C’est très intéressant de noter que, si on considère que la première et la troisième conditions, soit le milieu et le moment, sont deux facettes de ce qu’on peut appeler « l’environnement », ces conditions de Fabre s’alignent bien avec la notion actuelle que nos comportements sont motivés exclusivement par deux facteurs : notre ADN et l’environnement. Les idées de Taine ont beaucoup influencé d’autres penseurs et écrivains, comme Zola et Maupassant.



Donc, au début du 20ème siècle, le terrain était bien préparé pour l’arrivée d’une nouvelle branche de la science - le « béhaviorisme » ou « comportementalisme » - qui a pour but de mettre la psychologie fermement dans le domaine des sciences. Les principes de base du béhaviorisme sont établis en 1913 par John Watson (1878-1958), l’auteur de la citation qui a ouvert notre séance, et qui a introduit le mot dans un article intitulé « La psychologie telle que le béhavioriste la voit ». Contrairement aux approches dites « mentalistes » et les idées de Freud et des autres, qui essayaient comprendre le fonctionnement de l'esprit utilisant l’introspection et les rapports verbaux des sujets, les béhavioristes privilégient les observations directes des gestes et réactions des sujets. Ils voulaient faire des expériences conformes aux normes scientifiques, comme objectivité, répétibilité et réfutabilité. Et ainsi, on a ouvert le chemin à l’examen des comportements non seulement des humains adultes et articulés, mais aux bébés, enfants, des fous etc. En plus, les animaux pouvaient être inclus dans cet examen, ce qui a remis en question l'idée de l'unicité de l'homme.

Comme Watson a écrit, « La psychologie… est une branche expérimentale et purement objective des sciences de la nature. Elle a pour but théorique la prédiction et le contrôle du comportement. ... Le béhavioriste, dans sa tentative pour atteindre à un modèle unifié de la réaction animale, n’admet aucune ligne de démarcation entre l’homme et la bête ».

Nous comprenons maintenant le contexte de cette fameuse citation de Watson, mais qu’est-ce qu’il s’est passé depuis qui nous a amené au fait que nous pouvons considérer la possibilité d’achever son « système de psychologie complètement élaboré » ?

En bref, beaucoup !

Le siècle passé a vu des nombreuses avances, dans des nombreux domaines, et même la fondation de beaucoup de nouvelles disciplines concernant la compréhension de notre comportement et les mécanismes qui le conduit. Permettez-moi de vous en présenter quelques-uns.

Premièrement, dans le domaine de Watson lui-même : remarquant les équivalences entre les humains et les animaux, il a rendu possibles une grande partie des expériences sur les animaux qui ne pourraient pas être faites chez les humains. Il faut admettre qu’il y a eu des expériences d’une déontologie douteuse qui ne seraient pas permis dans nos jours, mais elles nous ont donné beaucoup de connaissance sur le fonctionnement de nos cerveaux, et nos esprits. Ces études ont servi à nous confirmer comment beaucoup des comportements sont conservés au travers de la gamme des espèces vivantes, et à travers des milliards d’années de l’évolution, comme Darwin l’a suggéré.

Pendant que les psychologues ont regardé le comportement d’en haut, au niveau des organismes entiers, les biologistes se sont occupés de le regarder d’en bas, commençant par les composants les plus basiques de la vie, les cellules et ses molécules. Dans ces domaines, les particularités de certaines espèces nous donnent l’opportunité d’investiguer des phénomènes qui, par extension, s’appliquent aux autres espèces – y compris la nôtre. Par exemple, ils existent les seiches et d’autres organismes marins qui ont des très grands axones, qui sont les parties majeures de la cellule nerveuse qui emmène son signal sortant. Cet axone énorme a permis à des chercheurs, notamment en Angleterre et aussi non loin d’ici à Toulon, de regarder de près le fonctionnement de ces cellules.

Ces deux approches, d’en haut et d’en bas, se sont réunies dans une nouvelle science qui a émergé pendant la seconde moitié de dernier siècle – la neuroscience. Elle regarde non seulement le comportement des organismes entiers, mais aussi avec un focus plus précis sur certains éléments du comportement – les sens, le mouvement de certaines parties du corps ; et elle associe ces éléments non seulement avec les cellules individuelles, mais avec les circuits qui comprennent plusieurs cellules. Cette science utilise une gamme de nouvelles technologies, des microscopes électroniques hyper puissants aux simulations logicielles sophistiquées pour faire des cartes des systèmes qui conduisent tous nos comportements. A l’heure actuelle, on a réussi à faire des cartes complètes des certains organismes assez simples, comme le vers nématode qui a 302 cellules nerveuses, ou la mouche du vinaigre avec ses 3016 neurones. Mais il faut se souvenir que chez nous, les humains, nous bénéficions d’un système nerveux de 86 milliards de neurones.

Et l’idée de comprendre notre comportement, et donc pouvoir le modifier, a bien sûr attiré l'attention des capitalistes. De la neuroscience a émergé la neuroéconomie, qui a pour but de comprendre comment nous prenons nos décisions, basées sur les facteurs émotionnels ainsi que rationnels. Au moins, cette branche de recherche a enterré finalement la notion toujours absurde des décisions prises par intérêt personnel rationnel et éclairé, longtemps proposée par les économistes. Et elle a aussi donné naissance à « la théorie du nudge », que l’on pourrait traduire par théorie du « coup de pouce » bien aimée des marketeurs ainsi que de politiciens qui cherchent toujours les moyens pour modifier ou contrôler nos actes.

Et pendant toute cette histoire, il y a des gens qui travaillent avec tous les outil fournis par ces sciences pour améliorer le bien commun. Les chercheurs et les praticiens médicaux qui tentent de soulager nos douleurs physiques et mentales en utilisant les techniques nouvelles, soit avec des médicaments ou des techniques comme les thérapies cognitivo-comportementales.

Je pourrai continuer, il y a tant de groupes et d’organisations qui veulent comprendre et, parfois, contrôler nos comportements. Les animateurs qui manipulent nos émotions, y compris les mentalistes qui développent une compréhension profonde de nos psychés. Les politiciens populistes si habiles à manipuler nos émotions fondamentales à leurs fins, particulièrement la peur et la haine. Les entraineurs et les coaches qui ciblent l’optimisation des performances des sportifs et des performeurs. Et bien sûr les policiers et des autres forces de l’ordre.

Presque tout le monde veut comprendre pourquoi et comment nous nous comportons comme nous le faisons, soit à des fins économiques, soit pour tenter d’améliorer le monde, soit par curiosité. Et, bien sûr, les enjeux sont énormes. Considérons juste un domaine – la publicité. Ici, en France, on va dépenser 16,2 milliards € en publicité en 2024 – soit 242 € pour chacun de nous. Considérant que cette somme doit être compensée par les bénéfices sur les ventes, j’estime qu’il faut influencer chacun de nous afin que nous achetions des trucs ou des services pour, disons, 2000 € par an.   



Maintenant je prends ce postulat qui fera le point de départ pour notre débat ce soir. Nous voyons comment tant d’organisations scientifiques, commerciaux et politiques investissent énormément dans de domaine. Nous voyons comment, petit à petit nous avançons vers une compréhension des mécanismes microscopiques sous-jacents de nos comportements visibles. Nous avons des cartes complètes des systèmes nerveux des organismes à l’échelle de 3000 neurones, mais chez nous ils sont 86 milliards ! Chaque jour, nous agrandissons un peu la compréhension de nos réactions comportementales aux stimuli donnés, ainsi que les stimuli nécessaires pour déclencher un comportement désiré. En bref, nous convergeons sur le « système de psychologie complètement élaboré » imaginé par Watson.

Est-ce certain que nous y arriverons ? Pas du tout. Peut-être l’amplitude de la tâche va se révéler trop grande pour être surmontée. Ou peut-être qu’on donnera raison aux adhérents du « libre arbitre » en prouvant que l’esprit humain ne soit pas réductible.

Mais est-ce que c’est possible ? Je dirai oui, basé sur tout ce que je viens de vous présenter. Concernant l’amplitude, je voudrais mentionner un autre domaine où l’ingénuité, les persévérances et les ressources humaines ont induit des progrès extraordinaires dans nos vies – le transistor. Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’électronique, un transistor était un petit truc, en plastique ou en métal, de la taille de l’ongle de mon petit doigt, disons quelques millimètres. Aujourd’hui ce composant existe principalement dans les puces électroniques, où l’on peut mettre sur 1 millimètre carré jusqu’à 30 millions de transistors. Ce coefficient de croissance égale, plus ou moins, la différence entre l’échelle du système nerveux de la mouche, que nous comprenons aujourd’hui, et le nôtre.

Concernant le libre arbitre, je me tais. Contrairement à Pascale, je ne fais jamais de paris.

Donc, c’est à vous maintenant de continuer cette discussion. Je répète, le point de départ de nos considérations ce soir est que nous allons arriver, un jour, à une compréhension globale de notre comportement, comme suggérée par Watson. Pour ceux qui veulent s’y opposer, je suis sûr que le Café Philo va accueillir une offre de contreproposition un autre soir.

Nous vous invitons à vous organiser en groupes de 4 à 6 personnes, et nous demandons que chaque groupe débatte un aspect différent du sujet. Je vais vous suggérer maintenant des sujets que vous pouvez envisager.

Premier sujet – la justice. Elle est basée entièrement sur l’idée de la responsabilité individuelle, donc que nous avons tous (avec des exceptions comme les jeunes, les infirmes, etc.) le contrôle absolu de nos comportements. Qu’est-ce qui va arriver si, un jour, le système de Watson permet à un avocat de plaider que, étant donné son ADN et ses expériences, il était impossible pour son client d’agir autrement ? A quoi bon, dans ce cas, le blâmer et le punir ? Si la société veut éliminer les crimes, est-ce que ce ne sera pas mieux de chercher les vraies causes de ces actes ? J’ai mentionné déjà les idées d’Hyppolyte Taine qui ont influencé les écrivains du 19ème siècle, dont Victor Hugo, qui a écrit « il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs ». Peut-être le système de Watson pourrait nous aider à cultiver, plutôt qu’arracher.

L’éducation – dans beaucoup de systèmes éducatifs l’offre « universel » dans les premières années d’éducation ne prend peu en compte les différences dans la capacité d’apprendre de chaque enfant. Mais si le système de Watson pouvait nous donner un rapport en clair des futurs compétences et expectations de nos enfants dès leur arrivée à l’école, et donc le moyen pour concevoir une éducation mieux adaptée à leurs besoins et leurs compétences ? Pourrait-il réduire les stresses et les angoisses subies par trop de nos enfants forcés à suivre des cours non-adaptés ?

La politique – dans l’Assemblé et le Sénat, quand on fait des lois, combien de temps est utilisé pour considérer les résultats potentiels de telle ou telle provision ? Les supporteurs disent que, si on fait passer cette loi, les gens vont agir de façon X et ça c’est bon, n’est-ce pas ? Pendant que les opposants prétendent que non, les gens agiront de façon Y et c’est mauvais. Si le système de Watson pouvait être capable de trancher définitivement sur la question – en disant que les gens, en fait, agiront de façon Z – sera-t-il possible d’avoir un débat plus clair et plus efficace ? Et peut-être plus transparent concernant les véritables motivations de nos élus ?

L’économie – beaucoup de gens qui travaille dans ce domaine parlent toujours en termes des acteurs rationnels faisant leur choix dans leur intérêt personnel éclairé. Cependant ceux qui vendent ou font le marketing savent trop bien que nous n’agissions que rarement rationnellement, et ils exploitent quotidiennement nos faiblesses, nos peurs, nos vanités et nos égoïsmes pour nous convaincre acheter leurs produits. Si nous toutes et tous pourront partager cette compréhension de pourquoi et comment nous faisons nos choix, en réalité, pourrait il changer le don pour l’économie ?

La santé mentale - Nous assistons à une croissance massive du diagnostic des problèmes de santé mentale. Cela s'accompagne d'une croissance similaire du nombre de troubles reconnus, par exemple la multiplication par cinq du Manuel diagnostique et statistique américain de la santé mentale (DSM) au cours des dernières années. J’imagine il y a un lien fort entre les deux phénomènes. Mais si le système de Watson nous donnerait une compréhension complète de nos capacités et processus mentales, sera-t-il possible de regarder les comportements troublants non comme les conditions anormales liées aux pathologies, mais comme les résultats prévisibles des gênes et des expériences d’un individu ?



Merci, à vous de débattre !

                                                                                    Chris Hayward



Réactions et réponses

Après le discours il y avait un vif débat concernant les idées proposées  Chris, avec quelques points clés comme les suivants :

Quelques-uns ont remarqué qu’on n’arrivera jamais à faire le « système de Watson » à cause de l’unicité et de la complexité de l’esprit humain, qui ne pourrait jamais se faire réduit aux composants assez simples pour être compris par l’esprit humain, et que c’est naïf de l’imaginer possible. Nous humains sommes d’une telle complexité, qui éventuellement peut incorporer des éléments hors portée de nos connaissances scientifiques, qu’on ne puisse jamais le réduire au système compréhensible par nos esprits. Les avances qu’on a fait avec les outils comme l’IRM, le PET etc. sont utile pour comprendre, et même traiter, quelques conditions spécifiques, mais ne pourront jamais nous donner un dessein complet de nos esprits.

Chris a apprécié ces remarques, notant qu’il a déjà adressé l’unicité de l’homme et le complexité évident de son esprit dans son discours. Il a admis qu’il y a aucune certitude que les recherches en train vont aboutir à faire un « système de Watson ». Mais il croyait qu’il en a une forte probabilité, étant donné les avances depuis la citation de Watson, et l’ampleur des recherches qui se poursuivent dans ce sens.

L’intervention a suscité quelques craints autour de l’idée que ses avances scientifiques peuvent entrainer les développements dangereux ou néfastes techniques qui pourraient, en quelque sort, influencer ou même contrôler nos vies. Il y avait un cynisme quant aux motivations des gens qui effectuent ces recherches.

Pour Chris, ceci est une peur valide et, comme beaucoup d’avances scientifique ainsi que le nucléaire, il y aura des gens qui vont choisir de les utiliser ou pour le bon ou pour le mal. Cela est un comportement humain très bien connu. Mais si les choses vont arriver comme ça, nous n’aurons aucun, ou très peu de, pouvoir pour les arrêter ou les altérer. Dans ce cas, Chris a posé la question, est-ce qu’il vaudrait mieux les comprendre un peu, pour savoir qui fait quoi pour nous influencer ou contrôler ; ou de rester dans le déni et l’ignorance de ce qui se passe ?

Quelqu’une a alors confirmé qu’en effet, oui, dans le domaine de marketing et du pub, il y a des gens qui tentent analyser nos attitudes pour mieux prédire nos comportements.

Il y avait une défense forte du libre arbitre, le pouvoir que nous avons chaque d’imposer nos grés sur les réactions et les instincts sous-jacents.

Chris a répondu qu’il a aucune opposition à le libre arbitre, ni aucune évidence pour confirmer ou nier son existence ; mais il a proposé que, si le modèle de Watson arrivait un jour expliquer et prévenir nos comportements, il n’y aurait plus besoin de l’idée de libre arbitre et alors il appliquera la loi du « rasoir d'Ockham » qui dit que « les hypothèses suffisantes les plus simples doivent être préférées (il faut et il suffit) ».

Quelqu’un a mentionné la dimension sociale, qui forcément joue un rôle majeur dans tous nos comportements. Chris était totalement d’accord, et a ajouté que les forces sociales constituent une large partie de l’expérience qui est une des deux moteurs, avec l’ADN, de notre comportement.


Commentaire pour le compte-rendu du café-philo du 12 mars 2024 présenté par Chris Hayward : « Et si nous comprenions vraiment pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? »


Il faut saluer la courageuse initiative de Chris Hayward de proposer un café-philo sur la prétention actuelle d’une psychologie scientifique de rendre les comportements humains totalement transparents.

La radicalité de la thèse soutenue dans son exposé par l’intervenant ne pouvait en effet que susciter des oppositions, et par là poser le problème de la possibilité et des buts d’une psychologie scientifique de l’humain. Ce problème est en effet devenu particulièrement sensible pour l’humanité de nos jours avec les progrès conjugués des neurosciences et de l’intelligence artificielle qui recèlent des promesses de maîtrise des comportements humains pathologiques ou néfastes, mais, tout autant, des menaces de contrôle totalitaire des comportements.

Le premier point qu’il faut retenir de ce café-philo est le refus global des personnes s’étant déplacées à ce rendez-vous, de participer aux débats sur la base du postulat présenté par l’intervenant.

Le postulat, qui a été l’objet de l’exposé introductif, est l’accès prochain à une science du comportement humain « complètement élaborée » selon les principes du behaviorisme, énoncés par B. Watson au début du siècle dernier, qui serait telle que « étant donné la réponse, les stimuli peuvent être prédits ; étant donné les stimuli, la réponse peut être prédite » (Watson).

Il était demandé de former des groupes pour débattre des implications de cette connaissance psychologique totalement transparente des individus pour la vie sociale, dans les domaines de la justice, de l’éducation, et de la politique.

Aucun groupe ne s’est constitué pour ainsi débattre. Les participants ont refusé de se projeter dans un tel monde de totale prévisibilité des comportements.

Ce sont ainsi les participants qui ont imposé ce qui était nécessairement le débat préalable : une science psychologique de totale transparence des comportements est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? Quel type de société implique-t-elle ?

Dès lors l’intervenant se trouvait pris en défaut dans son parti pris scientiste de présenter sans recul, comme un progrès à venir de l’humanité, sa perspective d’omniscience psychologique.

Il eut été bienvenu qu’il mette en regard des éléments importants de la culture commune. Par exemple, le film de Stanley Kubrick « Orange mécanique » (A Clockwork Orange, 1971) en lequel on traite le héros délinquant sadique du film avec un stimulus propre à réformer son comportement, et dont la fin du film laisse le spectateur plein de doutes sur sa pertinence. Il aurait dû au moins tenir compte que nombre de participants pouvaient connaître l’existence du roman d’Aldous Huxley « Le meilleur des mondes » (Brave New World, 1932) qui est construit sur le même postulat d’une totale maîtrise des comportements, mais prend l’allure d’une dystopie cauchemardesque.

Derrière ces critiques, on voit mise en relief l’insuffisance de la théorie psychologique behavioriste. Or, l’intervenant a d’emblée demandé aux participants qu’elle soit créditée d’un savoir fiable pour la raison qu’elle était la seule psychologie vraiment scientifique. De fait, elle s’en tient aux faits observables que sont les stimuli d’une part (en lesquels il faut combiner les modifications environnementales avec le patrimoine génétique), et les comportements-réponses d’autre part. Mais en faisant cela, une telle « psychologie » escamote l’essentiel qui est justement la psychè, soit le mental, l’esprit de l’individu humain, où s’effectue le passage du stimulus au comportement.

Dès lors le behaviorisme a beau jeu de s’annoncer comme une psychologie générale qui inclut également les animaux, et de s’affirmer capable, par une expérimentation animale, de tirer des connaissances sur les comportements humains.

Faisons simplement cette remarque : les animaux ne font pas de livres de psychologie. Il doit quand même avoir des propriétés singulières ce mental humain en lequel peut s’élaborer de tels comportements-réponses ! Quel behavioriste dira à Chris Hayward de quel stimulus la proposition de ce café-philo est la réponse ?

En faisant de l’effecteur entre le stimulus et le comportement un lieu hors du champ de la connaissance, « une boîte noire », le behaviorisme produit un savoir psychologique qui escamote l’humain.

On objectera que ceci était la psychologie scientifique du siècle dernier, celle de grand-papa, celle qui permettait d’établir qu’une annonce en haut à gauche de la page d’un journal est mieux perçue que celle en bas à droite (sauf pour les journaux en langue arabe).

Mais aujourd’hui, a fait valoir l’intervenant, avec les neurosciences, on aurait avancé dans la mise au jour du mental. Grâce à des techniques comme l’IRM (imagerie par résonance magnétique), on sait beaucoup mieux ce qui se passe dans le cerveau humain : on peut relier des phénomènes électriques qui s’y produisent avec des pensées et des comportements de l’individu ainsi observé. La boîte noire serait déjà moins noire, et elle devrait l’être de moins en moins avec les progrès spectaculaires que font actuellement les neurosciences.

Certes, en mettant en relation des phénomènes électriques précisément localisés avec des comportements, on arrive à améliorer la condition de malades parkinsoniens, voir de faire marcher (un peu) un paralytique en créant artificiellement des stimulations électriques directement dans le cerveau.

Mais que sait-on de ce qui se passe entre la stimulation électrique et la pensée ou la volition dans la conscience de l’individu ? Rien ! Et on ne le saura jamais. Pour une raison simple : phénomènes physiques et phénomènes psychiques relèvent de deux types de réalité totalement hétérogènes. Contrairement aux phénomènes physiques, les phénomènes psychiques ne sont pas dans l’espace, ils ne sont pas soumis à l’usure du temps. Ce qui empêche radicalement de concevoir leur articulation. Nul intérêt de broder sempiternellement sur la complexité du cerveau humain, cela est très simple : il y a un « gap » infranchissable entre le physique et le psychique, et qui avait été clairement identifié il y a 25 siècles par Platon (voir Phédon, 79a-79d). La « boîte noire » est là, irréductible !

D’ailleurs, est-ce bien une déficience ? N’est-il pas heureux qu’il n’y ait là rien à connaître ? Car s’il y a un lieu pour qu’émerge la liberté humaine, il ne peut être qu’en cette « boîte noire » !

C’est en effet grâce à son escamotage délibéré de ce lieu que la psychologie behavioriste nie la liberté du vivant. Tous les vivants seraient à la même enseigne d’avoir des comportements déterminés par des stimuli. Jamais ils ne choisiraient leur comportement.

Dès lors l’on ne sait plus de quoi l’on parle si les comportements humains sont déterminés comme toute autre réalité de l’Univers au sein d’un déterminisme universel !

Cette psychologie ne semble plus parler de nous – je veux dire « nous » en notre expérience la plus intime chaque fois que nous faisons des choix entre des possibilités et que nous en assumons les conséquences. Prenons entre mille exemples possibles cette proposition de Chris Hayward : « Concernant le libre arbitre, je me tais. Contrairement à Pascal, je ne fais jamais de paris. » Comment le comprendre autrement que comme positionnement de sujet qui choisit, autrement dit comme l’affirmation de sa liberté ?

La seule occurrence de comportements humains qui est compatible avec la psychologie behavioriste sont les comportements réactifs : ceux où nous réagissons (à un stimulus) sans réfléchir. Car dans le comportement réactif, nous ne sommes, comme dit Spinoza, « que la cause partielle » de notre comportement, car la cause essentielle est dans le stimulus qui nous affecte. C’est d’ailleurs uniquement sur les comportements réactifs que repose le marketing, qu’il soit commercial ou politique, et c’est d’ailleurs dans ce domaine économique que le behaviorisme a trouvé ses principaux débouchés. C’est ainsi que nous choisissons dans le foisonnement des propositions des centres commerciaux, plutôt le vêtement dont le prix se termine par 99, au lieu de celui qui se termine par 00 après l’unité supérieur. Ces prix en « 99 » sont un des résultats du behaviorisme, même si nous ne sentons pas grandis que notre liberté soit ainsi achetable pour 1 centime. Voir mon analyse plus complète de ce cas. Car nous n’achetons ainsi que dans la mesure ou nous ne réfléchissons pas.

Le behaviorisme est la psychologie des comportements nécessaires, ceux où l’émotion, le besoin, l’habitude, le réflexe, nous font verser spontanément dans les comportements réactifs, nous dispensant de réfléchir entre plusieurs possibilités. Mais ce sont justement les situations qui n’apportent aucune estime de soi supplémentaire, celles où nous nous sentons le moins humains.

Il est clair que dans « la psychologie complètement élaborée » de Watson, que l’animateur de la soirée juge pleine de promesses, la liberté humaine n’aura plus aucun espace. On veut bien que, dans le monde ainsi atteint de la transparence comportementale, les pouvoirs sociaux se servent de leurs connaissances psychologiques pour faire le bonheur de tous. Mais quelle valeur aurait ce bonheur qui ne serait pas apporté par l’exercice de sa liberté ?

Or ne sommes-nous pas collectivement quelque peu engagés dans cette direction ? La prospective d’Aldous Huxley d’il y a 70 ans n’est-elle pas devenue plus parlante aujourd’hui ?

« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. » Discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco.

* * *

C’était vraiment un défi impossible, de la part de Chris Hayward, de proposer un café-philo sur la base d’un postulat qui nie la liberté humaine ! Car quel sens cela a-t-il alors de se réunir pour débattre de la meilleure manière de vivre ensemble ?

Mais ne peut-on pas le remercier, malgré son absence de prise de recul par rapport à ce qu’il croit, de nous avoir permis de prendre conscience du danger d’une certaine assurance scientiste concernant les sciences de l’homme, aujourd’hui de plus en plus ramenées au behaviorisme augmenté des neurosciences ?

Pierre-Jean Dessertine, le 15 avril 2024











Café philo du mardi 13 février 2024

 Les frontières tracées dans l’espace pour séparer les hommes sont-elles légitimes ?


Une des empreintes les plus caractéristiques de l’emprise de l’humanité sur l’espace terrestre est le tracé de frontières.

Non pas que cela soit visible d’une navette spatiale. Mais parce que cela entrave très concrètement la circulation des hommes.

Il y a d’autres occurrences d’entraves à la libre circulation comme les chaînes de montagnes, les fleuves, les déserts, les étendues marines, etc. Outre ces obstacles naturels, il y a aussi les obstacles humains, tels les rues à traverser, les embouteillages, les manifestations, etc. Nous sommes là dans les entraves à la circulation liées à des circonstances particulières : elles sont contingentes.

Ce qui nous intéresse ce soir, ce sont celles qui ne sont pas contingentes mais rendues nécessaires par institution sociale : les frontières.

On peut en effet définir la frontière comme une limite délibérément tracée dans l’espace, par institution sociale, afin d’entraver la libre circulation des personnes.

Notons que les frontières relèvent du droit, c’est-à-dire de règles impératives dont le respect est assuré par la puissance publique.

Or, s’il y a bien une liberté fondamentale liée à la condition humaine, mais aussi à toute l’animalité, c’est celle de circuler librement dans l’espace.

Qu’a été pour chacun le moment de sa naissance, sinon l’accès à se mouvoir dans l’espace ? C’est le sens de la parturition : sortir de l’espace fermé de la matrice, devenu trop étroit, pour accéder à l’espace ouvert.

Il y a inévitablement un moment d’angoisse du nouveau-né du fait qu’il se retrouve avec tous ses paramètres vitaux bouleversés : le régime aérobie, la pesanteur, le vide en lequel battent vainement ses membres, etc. Mais bien vite il retourne à sa mère, retrouve le flux nourricier (tétée), et s’apaise. Il sourit peut-être… il a été accueilli dans le monde en lequel il expérimente une liberté de mouvements !

Ainsi cette liberté de mouvement, qui s’amplifiera en liberté de circulation, est le vécu fondateur du sens de la liberté de tout individu. C’est pourquoi la liberté de circuler est reconnue universellement comme un droit de l’homme (article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme).

Dès lors est-il légitime que les frontières entravent a priori en certains lieux, pourtant naturellement accessibles, la liberté de circulation des individus ?

« Légitime » ne veut pas dire « légal » : des lois peuvent être illégitimes. Par exemple une loi qui permet de placer en résidence surveillée préventivement un opposant politique pour qu’il ne participe pas à une manifestation d’opposition au pouvoir en place. C’est une loi qui déroge au principe constitutionnel qu’il ne doit pas y avoir restriction de liberté de la part de la puissance publique s’il n’y a pas eu condamnation suite à un crime ou délit. Autrement dit, ce qui légitime une loi est une valeur supérieure à laquelle elle se conforme : dans l’exemple cité la valeur en cause est la liberté d’opinion et de manifestation.

Sur quelle valeur s’appuyer pour légitimer cette restriction de la liberté de circulation qu’est la frontière ? La paix ? La sécurité ? L’identité culturelle ? etc. Toutes ces valeurs sont possibles et mériteraient d’être discutées.

Pour être sûrs de partir d’une base incontestable, nous proposons de nous appuyer sur une valeur irrécusable parce qu’elle donne son sens à toute société. Il s’agit du « Bien commun ».

Aristote enseignait que si l’homme seul a la parole – logos – c’est parce qu’il est l’animal politique – zoon politikon – c’est-à-dire le seul animal capable de s’organiser en société en déterminant collectivement « ce qui est utile ou nuisible, et par conséquent ce qui est juste ou injuste. » (Politique I,2). Cette visée de ce qui est à la fois utile et juste pour la société, nous pouvons l’appeler le Bien commun. Le Bien commun a pu être « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » pour les utilitaristes anglais du début du XIXe, « Liberté, égalité, fraternité » pour les révolutionnaires de 1848, l’enrichissement collectif par ruissellement venant des plus riches, comme sous Macron, etc. Il peut être discutable et discuté, il n’en demeure pas moins qu’il reste la visée collective qui seule peut donner un sens au fait de faire société.

Ainsi notre problème peut se formuler : « Les frontières peuvent-elles être justifiées par le Bien commun ? » Ce qui peut se préciser, comme en un tribunal :

  • DÉFENSE (D) : En quoi les frontières concourent-elles au Bien commun ?

  • ACCUSATION (A) : En quoi les frontières sont-elles nuisibles au Bien commun ?

Il a été demandé aux participants, par groupe de proposer des réponses à ces questions.

Voici le débat qu’ont nourri les retours.


* * *


A- Les frontières se manifestent aujourd’hui surtout comme des « nasses » à exilés [nous refusons de parler de « migrants » parce qu’alors on en parle en termes de « flux » comme s’ils étaient des marchandises] qui se retrouvent piégés, interdits d’avancer et parqués dans des camps de fortune, ou devenant, à grands risques, des arrivants clandestins. Par contre les gens bien installés les franchissent aisément.

Les frontières sont ainsi devenues, surtout les frontières sud d’Europe et d’Amérique du Nord, un foyer de très forte injustice. Cette injustice est d’autant plus brutale qu’elle va de pair avec la progression du libre-échange des marchandises. Cela crée cette situation choquante où les frontières s’effacent pour les marchandises, mais bafouent le droit de libre circulation pour les hommes.

Car devant les phénomènes d’exils contemporains il faut rappeler que nous sommes tous descendants d’exilés. L’exil est une dimension de la condition humaine.


D- Certes les frontières sont scandaleusement injustes. Mais ce n’est pas dû à la frontière elle-même, cela est dû à la société contemporaine en laquelle on l’analyse. C’est une société où tout est fait pour le développement du marché. Les exilés qui ne sont pas intéressants pour leur force de travail à vendre ou pour leur capacité à consommer ne sont pas bienvenus. Par sa fonction de filtrage le lieu de la frontière tend un miroir grossissant des injustices sociales générées par la mercatocratie.

Mais la frontière en tant que telle est légitime. Elle l’est dans la mesure où la répartition des populations en États indépendants est légitime. Or ceux-ci sont nés de l’histoire et de la géographie qui ont fait émerger des communautés de destin, s’exprimant en unités culturelles dont la traduction politique a été finalement la mosaïque des États actuels. Les frontières sont légitimes parce qu’il faut bien qu’il y ait des règles pour entrer ou sortir d’un Etat.

Par rapport aux problèmes qui se posent aux frontières actuellement, il faut admettre que la gestion de celles-ci peut être améliorée. Le tracé des frontières doit être moins arbitraire, et donc déterminé plus démocratiquement. D’autre part les règles de franchissement doivent être assouplies dans un sens humaniste.


A- Nous disons que les frontières ne sont pas arbitraires accidentellement. Elles sont arbitraires intrinsèquement. Quand leur tracé n’épouse pas un élément géographique fortement séparateur – un fleuve, une chaîne de montagne, un rivage marin – il semble bien toujours être le résultat d’un rapport de force. Le philosophe Lagneau écrivait : « L’étendue est la marque de ma puissance. Le temps est la marque de mon impuissance. ». Cela se manifeste régulièrement dans le domaine géopolitique par la tendance de dirigeants politiques, surtout d’autocrates qui ignorent tout contrôle démocratique, à accroître leur territoire, si nécessaire par la force.

C’est pourquoi, très souvent, les frontières ont été déterminées pas l’issue des guerres. Et si ce n’est pas le cas, elles restent le résultat de marchandages entre puissants (accords de Yalta de 1945). C’est pourquoi les frontières tranchent parfois dans le vif du tissu social des peuples, séparant violemment des familles. Dans les anciennes colonies d’Afrique on voit même des frontières qui ont été déterminées sur des bases géométriques, en totale méconnaissance de la vie sociale des populations. C’est pourquoi aussi les frontières sont les lieux où se concentrent particulièrement les armes, et où les faits de violence sont plus fréquents.


D- Cela n’empêche pas qu’il faille un dehors à tout État, et que se dehors doit bien être concrétisé par une limite ! Cessons de voir exclusivement la frontière comme un lieu de potentielle violence. C’est tout autant un lieu de potentielle découverte. Franchir une frontière est souvent aussi vécu très positivement : c’est entrer dans une aventure de découverte du monde et des autres.


A- On peut se demander si la frontière, et donc la forme de société qu’est l’État, n’est pas entachée du péché originel d’une appropriation arbitraire d’un territoire. Écoutons J-J Rousseau dans son Discours sur I’origine de l'inégalité (1755) : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : " Ceci est à moi !", et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : "Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ! " »

Rousseau parlait d’un épisode historique dont, au XVIIIe siècle, il était témoin : les grands propriétaires terriens (nobles et grands bourgeois) se sont mis à enclore des terres ouvertes, qui servaient de communs aux villageois pour faire paître leurs bêtes et glaner des vivres, qui devenaient dès lors de terres de rapport à leur seul profit.


D- On parle ici d’un problème de propriété du sol. Qu’est-ce que cela a à voir avec les frontières ?


A- Rousseau par d’un problème de traçage d’une limite spatiale – enclore – qui entrave la liberté de circulation. Cela correspond tout-à-fait à la définition de la frontière dont nous sommes partis. Il faut le reconnaître : la propriété privée, en tant qu’elle enclot les sols, crée des frontières. Pour comprendre cette notion de frontière, il faut la penser dans toute son extension. Les aménagements techniques créés pour imposer des privilèges de circulation – l’autoroute qu’il est interdit de traverser à pied, de même la voie TGV, ou le tarmac de l’aéroport, les résidences fermées par un mur et un code d’accès, les établissements industriels sensibles entourés de barbelés, tout cela relève de la création de frontières ! Notre société mercatocratique multiplie les frontières et restreint drastiquement les possibilités de circuler librement. Comment peuvent-ils vagabonder, les enfants, dans les agglomérations urbaines désormais quadrillées de frontières ? Certes, il est possible pour les plus riches d’aller en avion à l’autre bout du monde en quelques heures. Mais est-ce encore exprimer sa liberté de mouvement que de rester bloqué dans une carlingue pendant des heures ? Les contradictions de notre modernité ne sont-elles pas ramassées dans ce paradoxe : c’est le voyage lui-même qui désormais crée le frontière !?


D- Soit ! Admettons que la civilisation moderne a démultiplié les frontières au sens où, marquant des limites à l’espace public, elle oriente de plus en plus la circulation dans des couloirs bien déterminés – ce sont les voies de circulation obligées des agglomérations urbaines. Mais puisqu’il s’agit de penser cette évolution du point de vue du Bien commun, alors il faut l’accepter puisque cela rend la circulation plus fluide pour tout le monde. La population mondiale a quand même triplé en ¾ de siècle ! D’ailleurs cette multiplication des petites frontières dans la vie quotidienne a pour contrepartie une quasi disparition des contraintes liées aux frontières internationales, du moins à l’intérieur de l’Union Européenne.


A- Pas pour tout le monde ! Elles restent terribles pour les exilés.


D- C’est vrai ! Mais il faut reconnaître que ce n’est pas imputable à la frontière en tant que telle ; c’est à comprendre comme relevant d’un problème d’injustice sociale bien plus vaste. Par contre cela est très significatif qu’aujourd’hui, malgré tout ce qu’on constate de tensions internationales, des frontières, concernant un groupe important d’États, puissent régresser.

En conclusion, il faut admettre que les frontières sont nécessaires à la socialité humaine. Elles sont une condition du Bien commun, parce que toute société comme tout individu humain a besoin de se situer spatialement par rapport un dedans et un dehors, donc a besoin de la limite qui les définit. Il y a un très beau chapitre de La poétique de l’espace (1957) de Gaston Bachelard qui s’intitule justement « La dialectique du dehors et du dedans ». On peut y lire cette jolie phrase qui montre à quelle profondeur de notre imaginaire travaille cette dialectique : « Mais, est-ce le même être, celui qui ouvre une porte et celui qui la ferme ? A quelle profondeur de l’être ne peuvent-ils pas descendre les gestes qui donnent conscience de la sécurité ou de la liberté ? » (p.253)

La frontière, c’est la porte de l’unité sociale que constitue l’État. Il importe qu’elle soit à la fois solide dans sa constitution et bien huilée sur ses gonds, afin qu’elle soit vécue comme réellement protectrice et facile à ouvrir pour favoriser les pérégrinations humaines.


A- On peut s’accorder sur le caractère fondateur, pour le vécu humain de l’espace, de la dialectique du dedans et du dehors, puisque – cela a été décrit en introduction – c’est notre naissance elle-même qui nous a installé dans cette dialectique. Mais je doute que les frontières étatiques permettent jamais de vivre heureusement cette dialectique. Parce qu’il semble bien – les études historiques et anthropologiques vont dans ce sens – que l’État comme forme sociale particulière ait une origine violente.

À la fin du XVe siècle, les Européens ont débarqué aux Caraïbes avec leurs grosses caravelles avec canons, leurs armures et leurs mousquets, face à des indigènes presque nus, avenants, les bras chargés de présents pour accueillir. Les Indiens n’avaient pas d’État. Ils pratiquaient pour la plupart le nomadisme et parcouraient des territoires, pour lesquels parfois ils entraient en guerre avec d’autres tribus, mais qui n’avaient pas de frontières. Car c’était pour eux inimaginable de s’emparer d’un espace en le délimitant. Comme l’expliquait le chef Seattle, en 1854, devant une assemblée de Blancs : « Nous savons au moins ceci : la terre n'appartient pas à l'homme ; l'homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent. »

Les Indiens se sont fait chasser des terres qu’ils occupaient par des Blancs, qui avançaient toujours plus loin le tracé de leur frontière. Comme ils ne voulaient pas vivre dans une logique de frontières, ils ne pouvaient que reculer, jusqu’à se retrouver, décimés, dans des réserves. On dira que l’histoire a donné raison aux Blancs qui sont désormais tout puissants en Amérique. Oui, mais dans quel état sont aujourd’hui ces terres ? N’y a-t-il pas la plus radicale des défaites qui se profile à l’horizon ?


* * *


Un monde sans frontière est-il possible ? À cette question on peut envisager une réponse positive puisque tous ceux qu’on appelle aujourd’hui « peuples premiers », ont pu vivre tout-à-fait bien et vivent encore, de plus en plus rares, sans État (voir à ce propos Pierre Clastres, La société contre l’État - 1974).

Les frontières sont-elles pour autant illégitimes ? La réponse est non. Car il y a une frontière qui s’impose toujours lorsque les individus vivent dans une société plus large qu’une simple communauté. C’est celle de l’habitation. La porte de l’habitation est une frontière. L’habitant a le droit d’accepter ou non le passage de qui n’habite pas avec lui. Les forces de police doivent avoir le mandat d’un juge pour outrepasser ce droit. On voit très bien le sens de la frontière qui constitue l’espace d’habitation : il s’agit d’assurer la sécurité de la vie familiale (elle peut être élargie aux parents proches, même à une communauté de vie plus large). Il est en effet essentiel de sécuriser les temps de repos, en particulier nocturnes, comme l’espace pour la reproduction et la sécurité des enfants particulièrement vulnérables. L’enjeu est la pérennité de l’espèce !

Mais il faut comprendre que cette frontière de l’habitation n’est pas univoque. « Frontière » vient du latin frons qui désigne le front (partie supérieure du visage), et qui a donné en ancien français le qualificatif frontier = qui fait face à son voisin. Ainsi la frontière a fondamentalement un sens humain : elle caractérise le lieu où l’on fait face à son voisin, apriori inconnu. En ce lieu l’un s’avance vers l’autre et ne peut plus continuer son chemin comme si de rien n’était : c’est là que se joue les alternatives entre l’accueil ou l’obstruction, la demande ou le forçage du passage. Il est important d’avoir conscience qu’indépendamment de l’usage du langage, il y a des attitudes corporelles universellement significatives pour exprimer ces attitudes (comme on le voit dans l’image de Colomb rencontrant les Caraïbes). Accueillir c’est montrer de la confiance, faire obstruction, c’est faire preuve de défiance. Or, il faut savoir que la confiance offerte appelle la confiance de l’autre, alors que la défiance exprimée nourrit la défiance de l’autre. Aux Caraïbes les Européens ont débarqué dès la première fois avec des signes massifs de défiance… et depuis cinq siècles on n’est jamais sorti de cette défiance entre les deux peuples.

Le sens de l’habitation, avec sa frontière, c’est qu’elle doit être un lieu de confiance, lequel est nécessaire pour récupérer ses forces, entretenir sa vie, et faire grandir une descendance. C’est pourquoi la porte de l’habitation peut tout aussi bien être un lieu d’accueil de celui qui se trouve dehors vulnérable à l’hostilité de l’environnement. On lui offre alors de partager la confiance commune que signifie l’espace d’habitation. C’est ce qu’on appelle l’hospitalité. Elle a été énormément pratiquée, surtout par les populations humbles, dans l’histoire. C’est une des plus belles faces de l’humanité quoiqu’elle soit aujourd’hui très méconnue.

Pour conclure nous pouvons affirmer que, oui la frontière peut être légitime, à condition que sa finalité soit de créer de la confiance dans l’espace qu’elle délimite, et que cette confiance se fortifie comme capacité d’accueil : une frontière légitime est capable d’accueillir autant que de repousser – ce qui disqualifie bien des frontières générées dans le monde moderne.

                                                    Pierre-Jean Dessertine

Café philo du 9 janvier 2024

 

La question des biais cognitifs: 

Sommes-nous condamnés aux raisonnements erronés ?


En bleu, les mises en perspective philosophiques

La cognition est l'ensemble des processus mentaux qui se rapportent à la fonction de connaissance. Ils mettent en jeu la mémoire, le langage, le raisonnement, l'apprentissage, l'intelligence, la résolution de problèmes, la prise de décision, la perception ou l'attention

Comment qualifier le regard, la perception des humains, quelle que soit leur personnalité ?

Ils traitent l’information d’un point de vue égocentré, de manière intuitive et marquée par le sentiment d’évidence immédiate.

Ainsi nous avons peu à peu renoncé à croire que la Terre était :

  • plate (Parménide en affirmait déjà le caractère sphérique),

  • immobile (Héraclide du Pont proposait l’idée d’une rotation de la Terre sur elle-même).

  • au centre de l’univers, même s’il est bien vrai, que notre observation ordinaire nous enjoint de considérer que c’est le soleil qui tourne autour de la Terre, et non l’inverse (Aristarque de Samos proposait l’hypothèse d’une Terre tournant autour du soleil et non l’inverse),

Notre conception de l’espace a considérablement évolué.

La recherche de l’objectivité a conduit les hommes, que ce soit par l’observation ou la spéculation purement théorique, à tenter de dépasser leur perception égocentrée du monde.

Les nouvelles conceptions qui se sont offertes sur le marché cognitif ont mis longtemps à s’imposer.

Le système héliocentrique, par exemple, fut conçu, quoique sous une forme moins aboutie, 18 siècles avant Copernic, par le grec Aristarque de Samos.

Le fait que ce système s’est imposé plus tardivement dans la pensée humaine que le système géocentrique peut trouver bien des explications savantes, mais aucune ne disqualifiera l’idée que son acceptation tardive doit beaucoup au fait qu’il est contre-intuitif, qu’il lui a fallu, pour montrer sa supériorité, passer outre le sentiment d’évidence immédiate et trompeuse que nous suggèrent les limites spatiales de notre expérience commune.

« L’arche Terre ne se meut pas » écrivait Husserl. Cela signifie que l’expérience fondatrice demeure : c’est toujours à partir du vécu d’une Terre stable, au-dessus de laquelle nous voyons défiler des astres, que nous formons nos conceptions cosmologiques.


Définition des biais cognitifs

Ils sont :

*une distorsion naturelle dans le processus d’acquisition de l’information.

*une déviation dans le traitement cognitif d’une information

* un ensemble d’erreurs de raisonnement (pratiques, théoriques, conscients ou inconscients) qui aboutissent à une croyance fausse

Ils nous font évaluer une situation à partir de stéréotypes, filtres ou interprétations erronées.

La théorie des biais cognitifs a été développée au début des années 70 par les psychologues Amos Tversky et Daniel Kahneman (psychologue et économiste). Ces derniers cherchaient à justifier la prise de décision irrationnelle dans le domaine économique.


Caractéristiques des biais cognitifs

L’involontarité : on ne contrôle pas directement la production d’un biais. Si certaines conditions sont en place, alors le jugement produit sera biaisé.

L’imperceptibilité : le recours au mécanisme qui produit les biais cognitifs semble largement échapper à la conscience du sujet. On dira donc que ses propres biais lui sont imperceptibles ; il ne se rend pas compte que son raisonnement le mène à une erreur.

L’inconformité : inconformes aux règles de raisonnement traditionnelles.


Problématique

À quelle condition pourrions-nous dépasser nos biais cognitifs ?


Nous proposons d’examiner cette théorie des biais cognitifs à partir de quelques exemples :


EXEMPLE I

Description orale présentée au premier groupe : Marco est intelligent, travailleur, sanguin, critique, têtu et envieux.

Description orale présentée au deuxième groupe : Marco est envieux, têtu, critique, sanguin, travailleur et intelligent

Question : que pensez-vous de Marco ?

L’ordre dans lequel sont placés les adjectifs peuvent avoir une influence sur la représentation de quelque chose ou quelqu’un.

Biais de préambule-prologue ou biais de primauté : le souvenir d'éléments obtenus lors d'une première-dernière impression sont plus vivaces par rapport aux éléments suivants-précédents.

Salomon Asch (1946) a mis en relief, le premier, ce phénomène de la cognition humaine. Pour cela, il présenta à deux groupes d’individus distincts la description, en une phrase, d’une même personnalité, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts. Mais, dans un cas, les défauts étaient présentés en premier et, dans l’autre, en dernier.

Ce biais est très lié aux conditions de l’expérimentation. L’expérimentateur présente cette caractérisation de « Marco » en donnant pour consigne à chaque groupe de l’évaluer sans préjugés. Autrement dit, les sujets de l’expérimentation doivent faire comme si la proposition qu’ils doivent examiner « tombait du ciel ». Mais cela n’est jamais le cas. Par exemple lors de cette expérimentation, nous avons très bien perçu dans les réponses que les groupes avaient tenu compte qu’ils répondaient dans le cadre d’une expérimentation sur les biais cognitifs !

C’est parce que toute proposition est reçue en fonction du contexte de son énonciation qu’elle a, pour son récepteur, non seulement une signification, mais aussi un sens, c’est-à-dire une valeur qui lui est propre.

Les deux phrases proposées ont exactement la même signification (les mêmes mots sont utilisés), mais n’ont pas le même sens. Car pour le récepteur, dans le contexte où il reçoit la proposition, l’ordre dans lequel l’émetteur a choisi de placer les adjectifs manifeste une intention : c’est pourquoi il ne comprend pas les deux phrases de la même manière. Ce « biais cognitif » n’est donc pas en soi un défaut de maîtrise cognitive. Ce serait plutôt une richesse de la capacité cognitive.

Biais d’épilogue : tendance à se remémorer plus facilement et/ou à accorder plus d’importance aux derniers éléments d’une série. A propos d’un repas, par exemple, on pourra considérer que le menu était très attrayant si le dessert nous a particulièrement réjoui.


EXEMPLE II

Biais de confirmation : tendance à ne prêter attention qu’aux données qui confirment une hypothèse de départ, en l’occurrence ses propres opinions initiales et à ignorer les données qui la contredisent.

Les participants à l’étude lisent chacun deux rapports fictifs sur les effets de la peine de mort sur les taux de meurtre dans différents états américains, dans une version brève d’abord, puis dans une version détaillée.

Ces deux travaux présentent des conclusions contraires :

(1) les effets de la peine de mort sur le taux de meurtre sont positifs,

(2) les effets de la peine de mort sur le taux de meurtre sont négatifs.

Dans chaque rapport, les faiblesses de l’étude réalisée sont mises en évidence, de manière égale.

Malgré cela, les participants en viennent à utiliser les travaux de manière à confirmer leurs opinions initiales, en ne prêtant attention qu’aux résultats du travail qui les confirment.

Les résultats présentés dans le travail qui infirment leurs opinions sont considérés comme faibles.

On appelle cette manière de fausser un débat objectif entre deux thèses, un « biais de confirmation » parce qu’il tend à confirmer la vision du monde que l’on a déjà. On a tous une vision du monde en fonction de laquelle on fait ses choix lorsqu’on doit choisir sans avoir la disponibilité pour une longue réflexion – et c’est presque toujours le cas dans la vie. Cette vision du monde est une certaine hiérarchisation des valeurs et pointe vers une certaine idée du Bien par laquelle on veut donner sens à sa vie. Notre vision du monde en général évolue – par exemple pendant l’adolescence – mais elle doit rester assez stable pour faciliter l’usage de notre liberté dans la vie courante ; c’est pourquoi nous sommes enclins, entre deux thèses opposées mais plausiblement argumentées, à choisir celle qui la confirme.

Le débat démocratique, par exemple sur la peine de mort, présuppose que nous nous donnions collectivement la disponibilité de mettre entre parenthèses, le temps du débat, notre vision du monde particulière, afin d’examiner objectivement les arguments des uns et des autres, parce que cela nous ouvre la perspective d’avancer vers un Bien Commun !


EXEMPLE III

Le biais généré par l’« heuristique de disponibilité »

Le premier des biais, et le plus connu des psychologues cognitifs de l’erreur, appartient précisément au registre des erreurs inductives que Tversky et Kahneman (1973) ont identifiées au début des années 70 et qu’ils nommèrent « heuristique de disponibilité »

Il consiste en un raisonnement basé uniquement ou principalement sur les informations immédiatement disponibles à sa mémoire, en particulier lorsqu'elles sont stéréotypées

L'heuristique de disponibilité ne mène pas forcément à des conclusions biaisées. Il peut s'agir d'un mode de raisonnement efficace qui permet de résoudre un problème avec un effort cognitif minimal. Confrontée à une situation, la personne ne cherchera pas à acquérir de nouvelles informations qui pourraient éclairer la situation ou la question sous un autre jour, de manière plus rationnelle ou objective.

Ce sont les informations immédiatement disponibles qui sont privilégiées ou surestimées.

Nous confondons la validité d’une idée avec la rapidité avec laquelle elle vient à l’esprit

1er cas

En situation de stress intense la panique induit une action à partir de la première chose qui vient à l’esprit : une personne dans un immeuble en feu pense tout de suite à escalier = sortie. Il cherchera à descendre dans un escalier enfumé au lieu de se protéger et d'attendre les secours dans un appartement calfeutré.

La représentation mentale de l'escalier comme une éventuelle voie de sortie est saillante et prend le pas sur d'autres éléments (comme la possibilité de fumées toxiques, etc.) qui devraient amener à reconsidérer cette option.

2ème cas

Des informations répétées par plusieurs sources ou à plusieurs reprises deviennent plus facilement une représentation mentale. C'est ainsi qu'une rumeur peut se répandre.

Campagne de désinformation…ancrer un mode opératoire dans l’esprit du public (exemple personnel d’avertissement par une dame du village, en Grèce, à Hios, de faire attention aux albanais alors qu’il n’y en avait pas sur l’île…)

3ème cas

« Considérez la lettre r. Parmi les mots comportant trois lettres et plus de la langue anglaise, le r apparaît selon vous plus fréquemment en première ou troisième position ? ». Une grande majorité des individus a répondu qu'il y avait, dans la langue anglaise, plus de mots commençant par la lettre r que de mots dont la troisième lettre est r, alors que c'est le contraire qui est vrai.

Dans le même temps donné, l’opération qui consiste à trouver un mot commençant par la lettre r est plus fréquemment couronnée de succès que celle de trouver un mot dont la troisième lettre est r ; de là vient l'impression fausse, qu'il y a dans la langue anglaise plus de mots dont la première lettre est r que de mots dont la troisième lettre est r.

Le raisonnement est donc : « Si dans un temps donné je trouve plus d'exemples d'une catégorie que d'une autre, c'est que la première est plus importante que la seconde. »

4ème exemple

En couple ou avec amis, vous discutez de la meilleure destination pour les vacances Une proposition surgit, un endroit paradisiaque et presque parfait. Assez vite vous vous souvenez d’un article lu récemment sur les actes de violence dans ce pays, et alors vous suggérez d’abandonner cette destination. Vous ne prenez pas en compte d’autres données, ni pesez le pour ou le contre

Question soulevée : si les problèmes posés par ce biais relèvent d’un dérapage de la logique inductive, c’est qu’il s’agit d’y estimer la validité d’un énoncé général à partir d’exemples particuliers (ceux que nous sommes capables de nous remémorer).

Le biais d’« heuristique de disponibilité » est particulièrement intéressant du fait de l’ampleur de son utilisation par la communication de propagande.

Pourquoi les messages publicitaires sont-ils aussi envahissants, insistants, intrusifs ? Pour que, dans le public-cible, soit spontanément associés à certains désirs, des comportements d’achat déterminés.

Ce qu’on appelle « l’opinion publique », et qui sert à justifier bien des décisions politiques, est essentiellement générée à partir du biais d’« heuristique de disponibilité ». Elle se fonde en effet sur des sondages où il est demandé au sondé de répondre instantanément, sans réfléchir, selon un choix de réponses très limité – très souvent OUI/NON – à des questions (comme sur la peine de mort) pour lesquelles on n’a pas de réponse simple, mais une réponse qu’on aimerait développer comme nuancée, conditionnelle, et même hésitante. Alors que fait-on ? On va à la réponse la plus disponible, celle qui a été répétée mille fois dans les médias dominants. C’est ainsi que l’opinion publique suit toujours les campagnes de presse qui ont précédé les sondages.

On peut lire un approfondissement de cet usage social du biais d’« heuristique de disponibilité » dans P-J Dessertine, Démocratie… ou mercatocratie ?, éditions Yves Michel, 2023, chap. 3 « La manipulation réactive ».


EXEMPLE IV

Le biais de la dissonance cognitive

Léon Festinger 1957

Les personnes interprètent les informations en fonction de leurs représentations et s’exposent plus volontiers à celles qui s’accordent à leurs attitudes, opinions, croyances, représentations, idées.

Tension interne face à pensées, attitudes en contradiction avec les siennes

Toucher à ces modalités de pensée ou d’action implique que l’on touche à la structure identitaire sur laquelle le sujet s’appuie.

La modification de cette structure peut avoir un coût existentiel important.

Plus les cognitions seront liées aux valeurs essentielles du sujet, et plus elles seront nombreuses, plus la dissonance sera forte.

La rectification d'idées acquises est plus pénible pour un individu que l’apprentissage d'idées nouvelles pour lesquelles il ne possède pas encore de modèle.

Apporter des informations nouvelles qui s’avèrent dissonantes par rapport à la structure de connaissance initiale peut provoquer le fait que l’apprentissage soit vécu comme une situation conflictuelle.

C’est pour cela qu’il est faux de supposer qu’il existe une correspondance parfaite entre l’exposition d’un public à une information et la quantité de données perçues et retenues. Tant la perception comme le souvenir sont faussés par ses propres attitudes, opinions, motivations, intérêts.

Réduction de la dissonance

  • changer sa propre croyance,

  • protéger la structure initiale pour garder la cohérence, maintenir la stabilité, donc transformer l’information reçue et apprendre mal

  • rejeter ou réfuter cette information, voire dévaloriser l’interlocuteur, en recherchant le soutien d'autres personnes qui partagent les mêmes croyances, et en tentant d'en persuader les autres

La terre est remplacée par une cacahouète

Quelle est trajectoire d’une cacahuète avec la même position et même vitesse que la terre ?

Réponses d’ingénieurs très diverses …..elle part à l’infini….elle va tomber dans le soleil…sans opinion….

La cacahouète a exactement la même trajectoire que la terre « Le mouvement d’un corps dans un champ de gravitation est indépendant de sa masse »

On peut connaître les équations de Newton de la gravitation, faire des calculs complexes mais on continue à lire la gravitation comme Aristote, avec l’idée que la gravitation c’est une affaire de masse, quand les masses sont différentes les trajectoires sont différentes, comme pour la chute des corps.


  • L’intellect est beaucoup plus formaté par notre expérience et on oublie que la physique est contre intuitive. Les lois physiques énoncent des situations que nous ne voyons pas.

Bout de bois et morceau de marbre 

Expérience tactile avec élèves ingénieurs : venez toucher, lequel est le plus froid ?

La réponse c’est le marbre, au contact ça semble plus froid

Question de raisonnement : deux glaçons de même température sont posés sur chaque bout, les deux objets sont à la même température et dans la même pièce : lequel va fondre le plus vite ?

Hésitations….réponses diverses….

Résultat : celui qui est sur le morceau de marbre fond plus vite. Sur le morceau de bois il peut rester des dizaines de minutes

Explication : le marbre conduit mieux la chaleur que le bois qui est un très bon isolant thermique. Quand on positionne dans de l’eau bouillante une cuillère en bois et une cuillère en métal on constate que la cuillère en métal devient chaude nettement plus rapidement que celle en bois.

Pour fondre le glaçon absorbe de la chaleur. Ce dernier va donc fondre plus facilement lorsqu’il sera placé sur un matériau meilleur conducteur de chaleur.

Force est de constater que c’est le même facteur qui opère dans ces « dissonances cognitives » que dans ce qui a été analysé plus haut comme le « biais de confirmation » : soit une tension psychique entre ce que le sujet est enclin à accréditer comme connaissance parce que cela est conforme à sa vision du monde préalable, et ce que requiert l’examen objectif pour arriver à une connaissance partageable par tous. La différence semble uniquement due à ce que les illustrations prises ici concernent le domaine des sciences physiques et non des problèmes de société. Mais tous les savoirs que l’on considère comme acquis prennent place dans sa vision du monde.


Conclusion

Nos biais sont incorrigibles mais pas ingérables….

On peut être intelligent et pas rationnel…..


Le cognitivisme est une approche individualiste de la connaissance humaine. Tout se jouerait dans la manière dont l’individu convertit les informations venant de ses sens en connaissance ; et cela relèverait essentiellement de l’usage qu’il fait de son cerveau.

Le biais cognitif serait la conséquence d’une sous-utilisation du cerveau qui ne permettrait pas de surmonter, soit la prégnance des expériences sensibles, soit la facilité d’aller vers les réponses déjà disponibles, soit le conservatisme d’une vision du monde confortable.

La solution serait alors, pour chacun, d’améliorer l’usage de son cerveau :

  • soit en révolutionnant l’apprentissage pour l’harmoniser aux lois de fonctionnement du cerveau (cf. Céline Alvarez, Les lois naturelles de l’enfant, Les arènes, 2016) ;

  • soit en nourrissant le cerveau d’appendices techniques extérieurs qui le rendent plus performant. L’IA (intelligence artificielle) prétend aujourd’hui apporter plus efficacement que jamais ce service ;

  • soit en introduisant dans le cerveau des « matières » qui en améliorent le fonctionnement de manière ciblée : prise de substances psychotropes, stimulation électro-magnétique transcrânienne, implants dans le cerveau d’électrodes, voire de puces connectées à un ordinateur.

La psychologie des biais cognitifs apporte une connaissance renouvelée, précisément documentée, de phénomènes de méconnaissances qui auparavant étaient désignés par les notions de croyance, d’opinion, ou d’illusion. Ces trois désignations des méconnaissances étaient opposées à la connaissance vraie parce que partageable par tous, et qu’on nommait, depuis l’Antiquité, la science. La science s’appuie sur deux piliers : l’expérience partagée et la raison.

  • L’expérience partagée, c’est le fait que tous les humains peuvent partager leurs vécus pour en faire des connaissances communes : le glaçon sur le marbre fond plus vite que sur le bois, la rame plongée dans l’eau apparaît brisée, etc.

  • La raison est le mode de penser en lequel tous les humains peuvent retrouver car « « Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes ; ils ne deviennent étrangers et impénétrables les uns aux autres que lorsqu'ils s'en écartent. » (Simone Weil, Oppression et liberté, 1934)

Il apparaît alors que le problème de la connaissance est fondamentalement social. Et c’est terriblement le réduire qu’en faire, comme le cognitivisme, un problème d’usage de son cerveau par un individu.

Ce n’est donc que collectivement que l’on peut sortir de ses inclinations spontanées à méconnaitre, qu’on les appelle croyances, opinions, illusions ou, plus récemment, biais cognitifs.

Et le dispositif le plus fécond pour le faire est le débat véritable : celui qui s’appuie sur l’expérience partagée, et l’argumentation rationnelle. Débat en lequel chacun accepte que sa proposition soit critiquée par l’autre du point de vue de la raison et de l’expérience partagée, et rectifiée ou invalidée si nécessaire. Ce qui présuppose que chacun soit venu débattre dans l’état d’esprit que le plus important est le bien commun de parvenir à une connaissance partagée, et non de faire valoir ses intérêts propres.


  Dominique Schaefer

Pierre-Jean Dessertine